
À quelques jours du Salon de l'agriculture, en pleine crise du secteur, que reste-t-il de l’élan de 2020, qui promettait de nourrir les villes depuis leurs toits et leurs parkings ? Claire Nioncel, ingénieure agronome et fondatrice du média Agri-city Info, observe depuis près de dix ans les mutations de l’agriculture urbaine. Elle revient sur ce qui a fonctionné ou non dans ce domaine dans le Grand Paris.
On allait nourrir Paris depuis ses toits. On allait réconcilier la ville et la campagne avec des fraises en container et des ruches sur les immeubles. Claire Nioncel a tout documenté. À la veille de l’ouverture du Salon de l’agriculture porte de Versailles, elle fait les comptes.
L’âge d’or a duré trois ans
En 2018, Claire Nioncel claque la porte des médias de la FNSEA après quinze ans. Ingénieure agronome de formation, journaliste de métier, elle veut couvrir l’agriculture autrement : sans le cadre syndical, avec davantage de liberté. Elle fonde Agri-city Info, une veille en ligne mêlant actualité, annuaire d’acteurs et appels à projets, et choisit de suivre un phénomène en plein essor. Sa conviction : l’agriculture urbaine va « créer des ponts entre le monde agricole et le monde urbain ».
Le timing est bon. Le programme Quartiers Fertiles, lancé par l’ANRU sous l’impulsion de Julien Denormandie, irrigue les grandes métropoles françaises et fait éclore des dizaines d’initiatives. Les start-up s’engouffrent dans la brèche. Sous les fraises installe des fermes sur les toits parisiens. Agricool produit des fraises et des herbes aromatiques toute l’année dans des containers. On trouve ça chic d’avoir un potager au-dessus des Galeries Lafayette.
Puis la réalité s’impose. Agricool fait faillite. La grande ferme sur le toit du Parc des Expositions, annoncée comme la plus grande d’Europe, est abandonnée. « L’objectif de nourrir les villes était sans doute trop ambitieux, car produire en ville coûte cher », admet Claire Nioncel. « C’est souvent plus complexe qu’à la campagne. » Les prix trop élevés des productions high-tech ne pouvaient convenir qu’à une population très aisée. Il y a même une ironie dans l’épilogue des ruches parisiennes, un temps présentées comme l’emblème de la ville verte : trop d’abeilles, pas assez de fleurs à butiner. « L’agriculture ne peut pas s’affranchir des saisons. Le rêve d’une production déconnectée des réalités agricoles s’est heurté au réel. »
Ce qui tient, c’est ce qui a des racines
Ce qui perdure, ce sont les jardins partagés. Pas les plus spectaculaires, pas les plus photographiés, mais les plus ancrés. Des associations comme Veni Verdi, La Sauge ou Vergers Urbains fonctionnent parce qu’elles « reposent sur le lien social, avec beaucoup d’animations culturelles et une forte implication qui les ancrent dans les quartiers ». Elles n’ont jamais prétendu nourrir Paris. Elles ont construit autre chose.
Ce que Claire Nioncel retient, c’est précisément ça : l’agriculture urbaine n’était pas faite pour produire. Elle était faite pour reconnecter. « Beaucoup de citadins ne savent pas mettre les mains dans la terre, ni ce qu’implique réellement le métier d’agriculteur. » À cet endroit-là, le bilan est moins sombre. C’est aussi, rétrospectivement, ce qu’EYP cherchait à raconter – même si on s’est parfois laissé embarquer par le folklore des toits verts.
La banlieue, terrain plus sérieux que Paris
Les pistes les plus solides ne viennent pas des toits de la capitale. Elles viennent de la périphérie, là où il y a du foncier. Villejuif a acquis une ferme dans l’Yonne et salarié la maraîchère pour sécuriser une production destinée aux cantines et aux crèches. « Quand une collectivité s’engage à acheter la production, cela change tout pour la productrice. » Ce modèle – ferme municipale, débouché garanti, lien avec les écoles – est peut-être le plus dupliquable.
AgriParisSeine travaille à tisser des liens entre la métropole et les agriculteurs normands ou franciliens. Les Fermes de Gally ouvrent leurs exploitations au public, avec vente directe et cueillette. Ce ne sont pas des projets glamours. Ils sont durables.
Le vrai sujet n’a pas changé
L’agriculture urbaine était un signal. On l’a traité comme une tendance. Pendant ce temps, la crise agricole s’est approfondie, le renouvellement des générations s’est bloqué, le dérèglement climatique a commencé à redistribuer les cartes de ce qu’on peut cultiver et où.
Claire Nioncel n’est pas pessimiste. Mais elle est précise : plutôt que de produire massivement en ville, « il faudrait renforcer les liens avec les agriculteurs de proximité en périphérie ». Moins de toits potagers Instagram. Plus de filières courtes qui tiennent.
La bulle a crevé. La question, elle, est toujours là. Et personne ne s’en occupe vraiment
Infos pratiques : Claire Nioncel est fondatrice d’Agri-city Info : agri-city.info. Salon International de l’agriculture 2026, thème « Générations Solutions », du 21 février au 1er mars 2026, tous les jours de 9 h à 19 h, Paris Expo Porte de Versailles, 1, place de la Porte de Versailles, Paris (15e). Plein tarif : 17 € — Enfant (6-12 ans) : 9 € — Étudiant (en semaine) : 10 € — Moins de 6 ans : gratuit. Accès : métro Porte de Versailles (ligne 12), Balard (ligne 8), tram T2 et T3a arrêt Porte de Versailles. Plus d’infos et billetterie officielle sur salon-agriculture.com

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19 février 2026 - Grand Paris