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Sept façons d’en finir avec « l’écologie punitive »

Une rue à 20km/h à Paris pour faciliter la cohabitation des modes de déplacement / © Paris en Selle
Une rue à 20 km/h à Paris pour faciliter la cohabitation des modes de déplacement / © Paris en Selle (Facebook)

Et si pour parler transition écologique, on mettait davantage l'accent sur les avantages que procure un tel changement plutôt que sur les inconvénients ? C'est ce que suggère le journaliste et écrivain Olivier Razemon.

Cette chronique est tirée du blog d’Olivier Razemon L’interconnexion n’est plus assurée sur lemonde.fr

Et si on changeait de discours ? Si on arrêtait de convoquer la planète pour promouvoir des déplacements alternatifs à la voiture individuelle ou à l’avion ? Le 8 juin dernier, au Salon européen de la mobilité rebaptisé Eumo Expo, la star du climat Jean-Marc Jancovici a résumé les enjeux. « Quand on incite les enfants de 10 ans à aller à l’école, c’est rarement au nom du bénéfice qu’ils vont en retirer à l’âge de 25 ans. En revanche, pour les motiver, on leur parle des copains et de la récré. » Dès lors, le fondateur du Shift project préconise de « privilégier le marketing aux raisons de fond ». Ainsi, « quand on se déplace à vélo plutôt qu’en voiture, on reste en forme, ça coûte moins cher, et on évite le stress du stationnement ». Les énormes efforts indispensables pour limiter les émissions de gaz à effet de serre sont plus facilement acceptés si, en plus, ils procurent du plaisir, un gain de temps, une meilleure santé, des dépenses évitées, etc.

Cette logique s’applique aux choix individuels comme collectifs, notamment en matière de mobilité. Et cloue le bec de ceux qui, à l’instar de Ségolène Royal, inventrice de cette funeste expression en 2014, voient en chaque dispositif environnemental le spectre d’une « écologie punitive ».

  1. Vélo vs. voiture

Le seul exemple proposé par « Janco » le 8 juin porte sur le vélo face à la voiture. C’est une évidence : sa fabrication consomme moins de matières premières que celle d’une voiture, il occupe moins d’espace, la sédentarité est un fléau, la dépendance aux producteurs de pétrole pèse sur les comptes du commerce extérieur, etc.

  1. La timidité des opérateurs de transports publics

Les atouts des transports publics sont hélas moins souvent soulignés, y compris par les opérateurs eux-mêmes. Les entreprises du secteur en font des tonnes pour promettre le « confort » et le « trajet sans couture » grâce à la « mobilité comme un service ». Ils se positionnent ainsi sur le terrain automobile, celui de la fluidité. Pourtant, les transporteurs pourraient utilement rappeler que la seule possession d’une voiture supplémentaire coûte beaucoup plus cher à un ménage que l’utilisation régulière des transports, bien moins « chers » qu’on ne le dit. En outre, se déplacer en métro ou en tram, en dehors des heures de pointe dans les grandes villes, c’est gagner du temps pour soi passé à lire, travailler, jouer, voire dormir. Un bus occupe beaucoup moins d’espace que 50 voitures, et son trajet peut être plus rapide, pour peu qu’on lui réserve une voie de circulation de bout en bout.

  1. La pratique de l’autoflagellation

Les transports publics pratiquent volontiers l’autoflagellation. Un grand acteur des transports a fait réaliser une vidéo de quelques minutes, à vocation interne, pour montrer les difficultés rencontrées par certains voyageurs, victimes de pathologies qui ne se devinent pas au premier abord : opération récente, endométriose, dépression, etc. Ces passagers se plaignent de leur incapacité à se tenir debout ou à attraper la barre d’appui dans le bus, des temps d’attente pénibles, de la foule qui leur semble menaçante.

Cette vidéo, à visée pédagogique, cherche certes à mieux répondre aux handicaps invisibles. Mais tout de même ! Imagine-t-on un constructeur automobile diffuser un clip montrant des couples qui se déchirent dans l’habitacle pour une histoire d’embouteillage ou de sortie d’autoroute ratée, ou des automobilistes qui, le souffle court, se plaindraient d’avoir mal au dos à force de ne jamais pratiquer aucun exercice ?

  1. Cauchemars aéroportuaires

Les aéroports ne sont plus les havres de luxe et de volupté mais des lieux inhospitaliers où l’on passe son temps à attendre, debout, sans rien pouvoir faire d’utile. La situation est en train de s’aggraver. Au printemps 2020, l’industrie aérienne avait licencié des dizaines de milliers de salariés, explique le journaliste Philippe Escande dans Le Monde. Elle peine maintenant à recruter. Dans les aéroports d’Amsterdam ou de Londres, l’attente est de plus en plus longue avant de monter dans un avion, et des passagers ont laissé éclater leur colère.

Le 20 juin, l’aéroport de Bruxelles était paralysé par une grève du personnel de sécurité. À Roissy, les salariés qui s’estiment mal traités annoncent une possible grève en juillet. Dans cet article de 20 Minutes, une jeune voyageuse s’interroge : « Je n’ai pas encore organisé mes congés, et la situation me fait sérieusement réfléchir. On va peut-être partir en France, histoire de prendre le train ou la voiture et de ne pas voir notre vol annulé au dernier moment. En plus, c’est écologique ! » « L’apprentissage de la sobriété en plein ciel », résume Philippe Escande.

  1. Piétonniser là où sont les gens

Le 21 juin, c’était la Fête de la musique. Depuis 40 ans, l’événement attire dans les rues de toutes les villes des milliers de personnes qui déambulent, passant d’un groupe musical à l’autre, débordant des trottoirs et des terrasses de bistrots. Des podiums sont installés à des carrefours ou devant les mairies. Et pourtant, dans bien des villes, la circulation motorisée n’est pas coupée, ce qui perturbe les fêtards comme les musiciens, tandis que les automobilistes s’agacent et klaxonnent. Cet événement parfaitement prévisible justifierait pleinement de limiter le trafic pour quelques heures, laissant aux riverains et aux passants le loisir de profiter de la ville. C’est, nous apprend Mathieu Rabaud, ce qu’avait prévu la ville de Lille le soir du 21 juin dernier. La même logique pourrait prévaloir autour des marchés alimentaires.

  1. Piétonnisation par temps de canicule

Il se produit parfois des événements exceptionnels susceptibles de donner lieu à un réaménagement express de la ville, comme cela fut fait après le premier confinement avec les pistes cyclables temporaires et les contre-terrasses. Par exemple, après une journée caniculaire, dans une grande ville, les gens aiment sortir de leur petit appartement pour profiter d’un souffle d’air alors que la nuit tombe. Les municipalités pourraient décréter la piétonnisation temporaire de quelques rues dans chaque quartier.

Les personnes âgées déambuleraient en toute sécurité, des enfants joueraient, des voisins se croiseraient. Et pourquoi ne pas proposer quelque chose d’équivalent les jours de neige ? Lorsque les habitants prennent l’habitude de vivre la ville autrement, sans voiture ni scooters, ils l’apprécient mieux, et ont tendance à vouloir renouveler l’expérience.

  1. Transports scolaires et vélo

Les compagnies d’autocar chargées du transport scolaire peinent à recruter. Il manquera 8 000 chauffeurs à la rentrée. Le métier n’attire plus, en raison des salaires bas mais aussi de l’incapacité du secteur à proposer des contrats à temps complet. Bien sûr, la revalorisation des salaires et de meilleures conditions de travail sont indispensables. Mais peut-être pourrait-on en profiter pour repenser la manière dont les élèves se rendent dans les établissements scolaires ? Dans certains cas, les collégiens se lèvent très tôt pour effectuer un trajet de seulement quelques kilomètres dans un car qui fait de multiples détours. La pénurie de chauffeurs devrait conduire à les affecter en priorité aux longs trajets, en organisant autrement le déplacement des élèves qui vivent près de leur établissement. Aux Pays-Bas, les cars scolaires n’existent pas ; les élèves sont censés se déplacer à pied ou à vélo. Voilà un levier inespéré pour accoutumer les jeunes au vélo !

La transition est plus facile à vivre lorsqu’elle emprunte la pente la plus douce. L’écologie n’est alors pas perçue comme « punitive », mais comme une évidence.

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