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La marche, grande oubliée des politiques publiques de transport

Premier mode de déplacement en Île-de-France, devant la voiture et les transports en commun, la marche cherche encore à se faire une place dans les politiques publiques de transport comme l'analysent les urbanistes à l'Institut Paris Region, Cécile Diguet et Frédérique Prédali.

Jour 1. Parc des expositions de Villepinte, entre la ligne du RER B, l'A1 et l'aéroport Charles-de-Gaulle. Marche le long du tracé de la future Ligne 17 du Grand Paris Express / © Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
Piétons aux abords du parc des expositions de Villepinte en Seine-Saint-Denis / © Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris

Cécile Diguet et Frédérique Prédali, urbanistes à l’Institut Paris Region

La marche est le premier mode de déplacement en Île-de-France, alors que dans les autres régions la voiture arrive en tête des parts modales (en volume). Cette spécificité francilienne s’explique en bonne partie par le recours aux transports publics, nettement plus marqué pour les trajets domicile-travail ou vers les lieux d’étude, favorisant ainsi les déplacements à pied pour les autres déplacements du quotidien. La marche est le complément essentiel des transports publics, tant pour les rabattements que pour les correspondances. L’accès aux stations et aux gares, tout comme l’intermodalité, sont des enjeux forts alors que la fréquentation des transports publics va croissant (d’après les données pré-crise sanitaire). Cette alliance marche et transport public est renforcée depuis la création et le perfectionnement des planificateurs d’itinéraires sous forme d’applications. Avec ces compagnons de route levant l’obstacle de l’orientation, de l’itinéraire et de l’estimation du temps de parcours, la marche est incitée. 

« Depuis l’expérience de la crise sanitaire, la marche, restée en haut du podium des modes de déplacement, a redoublé d’intérêt aux yeux de tous, vécue comme indispensable pour la santé et l’équilibre personnel »

Depuis l’expérience de la crise sanitaire, la marche, restée en haut du podium des modes de déplacement, a redoublé d’intérêt aux yeux de tous, vécue comme indispensable pour la santé et l’équilibre personnel. En Île-de-France, l’un des principaux enseignements des enquêtes mobilité Covid menées par Île-de-France Mobilités est que le développement du télétravail a accru la pratique de la marche hors du cœur d’agglomération.

Bien qu’incontournable, ce mode de déplacement est, jusqu’à aujourd’hui, le grand oublié des politiques publiques de transport en France. La récente Loi Mobilités a surtout porté un soutien à la pratique du vélo et au développement des services de mobilité innovants. Alors que dire de la marche dans les politiques publiques, au-delà de la vulnérabilité notoire des piétons dans les accidents de la route ? Selon l’expression du philosophe Thierry Paquot, le piéton est-il toujours ménagé dans l’espace public ? 

Porté par un collectif d’associations autour de la marche et des piétons qui emboîte le pas au mouvement associatif pro-vélo, tous les acteurs publics semblent dorénavant se mobiliser pour promouvoir la pratique et les vertus de la marche, comme en témoignent la tenue des premières assises nationales de la marche en ville qui se sont déroulées le 17 septembre 2021. Une nouvelle étape franchie depuis l’adoption du « Code de la rue » en 2008 et l’espoir d’un engagement de l’État pour un plan national en faveur de la marche.

Ce regain d’intérêt – ou intérêt inédit ? – pour le piéton a probablement ses sources dans le goût pour des espaces publics de qualité qu’ont développé les villes françaises depuis la requalification de leurs centres-villes et le développement des tramways. D’ailleurs, le premier plan piéton mis en place par une ville est celui de Strasbourg en 2012, après avoir été pionnière du renouveau du tramway dans les années 1990. Nul doute que les préoccupations croissantes pour une ville inclusive (personnes à mobilité réduite, familles, séniors…) contribuent aussi à cette attention grandissante. 

« La qualité de l’air devient aussi un sujet de plus en plus préoccupant auprès des citoyens, rendant acceptable l’instauration de périmètres où l’accès automobile est réglementé ou payant, voire interdit à certaines motorisations »

Les urbanistes du monde entier essaient de défendre le triptyque transports collectifs / marche / espace public en opposition aux villes pensées pour l’usage automobile. Dans le même temps, la qualité de l’air devient aussi un sujet de plus en plus préoccupant auprès des citoyens, rendant acceptable l’instauration de périmètres où l’accès automobile est réglementé ou payant, voire interdit à certaines motorisations. Les enjeux climat et qualité de l’air font de la marche un mode incontournable dans les pratiques à favoriser dans tous les plans de mobilité durables, d’autant que le volet énergie est désormais de plus en plus souvent intégré à cette réflexion. La marche accède alors à la première place dans la hiérarchie des modes urbains les moins émetteurs en carbone telle que le présente la ville de Leicester en Angleterre.

Les villes cherchent de plus en plus à mettre en place des axes de circulation où le trafic est apaisé, visant un partage de la voirie plus juste entre les modes dans le but de réduire le bruit, les accidents et de rendre les rues plus agréables aux passants, aux riverains et aux commerçants. Selon la thèse de la sociologue Sonia Lavadinho, « la marche semble participer fortement à créer certaines ambiances que l’on peut qualifier d’urbaines« . Les villes déjà denses se réinventent grâce à leurs espaces publics, dans une démarche consciente de séduction et d’attractivité jusqu’en dehors des frontières nationales.

Au-delà des centres urbains denses, quel que soit le territoire, la marche répond au désir d’ancrage et de proximité aux commerces et aménités. Quelle vie ont les résidents en bordure de route, condamnés à prendre un mode mécanisé pour les déplacements du quotidien ? Quelle autonomie dans la mobilité et l’ouverture au monde des plus jeunes et des aînés sans la possibilité de marcher ? Dès lors, un espace public de qualité s’avère nécessaire pour redonner ses lettres de noblesse à la marche.

Infos pratiques : Cette analyse s’inscrit dans une série de chroniques sur la marche à paraître sur institutparisregion.fr

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