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Nuit de la solidarité : quand 4 000 citoyens marchent ensemble dans les rues du Grand Paris

La 9ᵉ édition de la Nuit de la solidarité se tiendra le 22 janvier prochain. Née à Paris en 2018, cette opération de décompte des personnes sans abri s'est étendue à 34 communes du Grand Paris puis à plusieurs grandes villes françaises. Une proposition de loi, votée par le Sénat en janvier 2024, attend son examen par l'Assemblée nationale. Entretien avec Clément Boisseuil, sociologue et chef de projet à l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur), et Émilie Moreau, urbaniste et directrice d'études à l'Apur.

 

Enlarge your Paris : Qu’est-ce que c’est, la Nuit de la solidarité ?

Émilie Moreau : C’est une opération de décompte des personnes sans abri sur un territoire donné, qui s’appuie sur une forte mobilisation citoyenne. L’objectif est à la fois de dénombrer les personnes sans abri une nuit donnée et de mieux connaître leur profil, leurs besoins via un questionnaire.

De New York au Grand Paris

EYP : D’où vient cette idée ?

É. M. : La Ville de Paris a lancé une première opération il y a neuf ans, en 2018, en s’inspirant d’un décompte organisé par New York et d’autres villes nord-américaines. L’opération s’est ensuite étendue à l’échelle du Grand Paris à partir de 2022, coordonnée par la Métropole du Grand Paris. Cette année, 34 communes participent, ce qui représente à peu près la moitié de la population métropolitaine. Et ce sont des communes aux profils très différents, plus ou moins grandes, avec des situations sociales variées.

700 équipes dans la nuit à travers la métropole

EYP : Concrètement, comment ça se passe ?

É. M. : Le soir de la Nuit de la solidarité, 4 000 volontaires sont mobilisés – des habitants, des citoyens, des acteurs associatifs. On découpe le territoire en secteurs d’enquête. Des équipes de trois à cinq bénévoles vont à la rencontre des personnes qui dorment dehors pour les décompter et, pour celles qui le souhaitent, leur proposer de répondre à quelques questions. Au total, près de 800 équipes sillonnent les rues simultanément.

La fin du combat de chiffres

EYP : Qu’est-ce que ces opérations ont permis de découvrir ?

EYP : Qu’est-ce que ces opérations ont permis de découvrir ?

Clément Boisseuil : Avant 2018, il n’y avait pas d’opération de décompte. Des chiffres circulaient entre acteurs associatifs et institutions. Certains parlaient de 50 personnes sans abri à Paris, d’autres de 4 000 ou 5 000. La Nuit de la solidarité permet d’avoir une photographie objective, à date fixe chaque année.

On a aussi découvert que les femmes représentaient entre 12 et 14 % des personnes sans abri, alors que les estimations nationales tablaient sur 2 à 4 %. On sait maintenant que deux personnes sur dix travaillent de façon déclarée ou non. Et que deux tiers n’appellent pas le 115, qui était pourtant l’indicateur utilisé pour évaluer les besoins.

« On estime les situations entre 4 000 et 5 000 dans une métropole de 7 millions d’habitants. »

É. M. : L’année dernière, on a dénombré 3 507 personnes sans abri à Paris et 768 dans les 30 communes participantes du Grand Paris. Ce qui donne un ordre de grandeur de 4 275 personnes. Ce n’est pas insurmontable de répondre à 4 000 situations dans une métropole de 7 millions d’habitants. On voit aussi que tous les âges sont représentés : environ 10 % de moins de 25 ans, 20 % de plus de 55 ans. On est loin de l’image d’Épinal du sans-abri âgé, seul depuis des années. Deux tiers sont à la rue depuis plus d’un an, mais un tiers y sont depuis moins longtemps.

La Nuit de la solidarité à Nanterre. Apur

Des gares aux sous-sols de la Défense 

EYP : Où se trouvent les personnes sans abri dans le Grand Paris ?

É. M. : Les lieux de plus forte présence sont d’abord les lieux de centralité : les centres-villes, les lieux de flux, de commerces, les gares, les grands équipements, les hôpitaux, les aéroports. À Paris, les personnes dorment plutôt en tente ou sans aucun abri, sur des cartons ou sur le sol. Dans les communes en dehors de Paris, une part plus importante vit dans des véhicules ou des campements.

Il y a aussi des lieux de retrait, plus en périphérie : les quais, les berges, les canaux, les bois, les grandes infrastructures routières comme le périphérique ou les bretelles d’autoroute. Et les sous-sols, parkings, dalles.

C. B. : Le secteur de la Défense est très particulier. C’est un quartier d’affaires avec beaucoup de flux, mais aussi beaucoup d’espaces souterrains où s’installer. On y compte une quarantaine de personnes sans abri, ce qui en fait l’un des secteurs de plus forte concentration du Grand Paris.

« Chaque année, environ 60 % des bénévoles n’ont jamais participé à la Nuit de la solidarité. »

EYP : Au-delà des chiffres, qu’apporte cette opération ? Ça aide les gens à la rue ?

C. B. : C’est une mobilisation citoyenne très importante. 4 000 bénévoles qui s’engagent dans des communes très différentes, c’est remarquable. Ça crée aussi des synergies entre les centres d’action sociale et les associations de maraude, la Croix rouge, les bailleurs sociaux qui signalent des personnes dans leurs halls, caves ou parkings. Dans certaines communes, ça a conduit à l’ouverture de bains-douches comme à Saint-Denis, de haltes réservées aux femmes, de services de bagagerie. Parce que pouvoir stocker ses affaires quelque part, c’est essentiel.

É. M. : Ce qui est fascinant, c’est le renouvellement des bénévoles. Chaque année, environ 40 % des participants n’ont jamais participé à la Nuit. Lors des formations, quand on demande qui participe pour la première fois, à chaque édition depuis huit ans, c’est la moitié des mains qui se lèvent. Et il y a beaucoup de jeunes.

La nuit de la solidarité. Apur
La Nuit de la solidarité. Apur

EYP : Vous participez vous-mêmes sur le terrain, en plus de coordonner les études. Qu’est-ce que cela vous fait ?

C. B. : Je l’ai fait sept fois, jamais au même endroit : six arrondissements parisiens et une commune périphérique. Ce qui me marque, c’est que ça fait découvrir sa ville ou son quartier. On le regarde différemment quand on va à la rencontre des personnes à la rue. Ça peut être émotionnellement compliqué de voir la grande détresse. Mais être face à une centaine de personnes mobilisées, attentives, qui veulent changer les choses par un élément de connaissance, ça donne du sens.

« Au même moment, à l’échelle du Grand Paris, 4 000 personnes marchent dans les rues la nuit pour aller à la rencontre de personnes en situation de grande exclusion. »

É. M. : Moi, j’ai fait toutes les éditions depuis 2018, y compris l’expérimentation qui avait eu lieu dans le 10ᵉ arrondissement avant le lancement officiel. Ce que je trouve émouvant, c’est de se dire qu’au même moment, à l’échelle du Grand Paris, 4 000 personnes marchent dans les rues la nuit pour aller à la rencontre de personnes en situation de grande exclusion.

Le 22 janvier prochain, il y aura aussi Marseille, Toulouse, Dijon et d’autres villes qui organiseront le même décompte à la même heure.

Et puis la rencontre avec les personnes sans abri… Voir quelqu’un qui dort dehors un soir d’hiver en janvier et qui dit : « Non, moi je ne suis pas sans abri, je viens d’arriver, c’est ma première fois ». Ça permet de prendre conscience de la diversité des parcours et de l’humanité des personnes qu’on rencontre.

Informations pratiques : Pour participer à la Nuit de la solidarité du 22 janvier 2026 à Paris, inscrivez-vous sur nuit-solidarite.paris.fr. Il reste quelques places. Dans les autres communes du Grand Paris : contacter le CCAS de votre ville. Plus d’infos sur metropolegrandparis.fr. Et consultez ici les études de l’Apur sur le sujet.

La Nuit de la solidarité. Apur
La Nuit de la solidarité. Apur
Nuit de la solidarité. DR

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