
Aux portes de Paris, sous deux chapiteaux plantés entre le périphérique et Levallois, on croise des artistes professionnels, des spectateurs, des personnes autistes, d’autres porteuses de trisomie, qui travaillent, accueillent le public, cuisinent, montent les spectacles. Depuis plus de trente ans, l’association Turbulences ! fait fonctionner ce lieu comme on gère un endroit habituel : on y crée, on y travaille, on s’y retrouve. Un concert de Barrut, un soir de décembre, suffit à montrer que ce cadre-là, loin d’exclure, élargit ce que peuvent être la scène et le public.
Il est 19 h 20, ce samedi soir d’hiver parisien, et je presse le pas. Direction la porte de Champerret, aux confins du 17e arrondissement. Un territoire que je fréquente peu, coincé entre le périphérique, le tramway et des immeubles trop sages à mon goût. C’est là que Barrut, une chorale polyphonique, se produit ce soir. Barrut, qu’une amie m’a fait découvrir récemment et qui s’aventure rarement sur le Bassin francilien. En sortant du métro, le décor surprend. Entre les voies du tram, quelques poches de verdure et des bâtiments un peu fatigués, deux chapiteaux surgissent. Des milliers de couleurs s’étendent sur une toile tendue face à l’obscurité. Les Chapiteaux Turbulents s’ouvrent à moi…
Une histoire de l’inclusion
Les Chapiteaux Turbulents, c’est d’abord une histoire humaine. Celle de l’association Turbulences ! créée au début des années 90 pour favoriser l’insertion sociale et professionnelle de personnes présentant des troubles de la communication et du comportement, notamment de l’autisme. Une aventure révélée au grand public par le film Hors Normes d’Éric Toledano et Olivier Nakache sorti en 2019, mais bien antérieure à ce film. À l’origine du projet, l’association voulait montrer qu’il était possible que la création artistique puisse être un levier d’émancipation. Autour de figures fondatrices comme Philippe Duban, psychologue et metteur en scène, et Howard Buten, clown et écrivain connu sous le nom de Buffo, Turbulences ! invente un modèle à part qui forme et accompagne, mais qui accueille aussi du public. En 2007, cette utopie se concrétise par deux chapiteaux installés aux portes de Paris. Le site abrite un ESAT (Établissements et Services d’aide par le travail) ainsi qu’une Section d’adaptation spécialisée, permettant à des adultes en situation de handicap de se former à différents métiers : spectacle vivant, arts plastiques, régie, accueil, cuisine, communication…
Sur place, le lieu se déploie simplement, en un grand chapiteau, capable d’accueillir jusqu’à 150 personnes ; et un petit chapiteau, plus intime. Au centre se déploie une large piste en bois entourée de gradins avec des mots gravés au bas des bancs : des extraits de poèmes et de textes d’Antonin Artaud, Michel Foucault ou Tristan Tzara. Derrière le petit chapiteau, on trouve aussi une cuisine où se préparent les repas maison, pour les ateliers comme pour les soirs de représentation. C’est aussi l’espace du bar, où tout le monde se rencontre, artistes, spectateurs et adhérents, autour d’un verre.
Se reconnecter à la beauté du quotidien
Ce soir-là, c’est Barrut Polyphonia qui investit la scène. Le groupe occitan, composé de sept voix et d’un percussionniste, s’était déjà produit ici il y a une dizaine d’années. Des artistes reconnus au-delà des frontières, têtes d’affiche sur de nombreux festivals, venus jouer dans une salle loin d’être comble, juste pour le plaisir de retrouver de vieux amis d’antan. Tout de noir vêtus, ils laissent vibrer leurs voix aux mille et une couleurs. Ils récitent ensemble des chants polyphoniques puissants, traversés de rythmes anciens, issus de compositions personnelles, et font vibrer la toile du chapiteau. Le public est à l’image du lieu : divers, avec des personnes assises, d’autres debout, tous les âges, tous les corps. Et surtout, un espace où chacun peut s’exprimer à sa manière, peu importe son trouble, en criant, chantant, dansant un peu partout. L’apogée est atteint au moment des deux derniers morceaux, dont celui du « Chiendent ». Le moment le plus fort arrive à la fin. Pour le dernier morceau, une trentaine de membres de l’association Turbulences ! rejoignent Barrut sur scène, dans une masse de corps, qui transporte tout le public dans une joyeuse transe.
En sortant, personne ne semble pressé de rentrer et tout le monde se retrouve au bar. Je me note illico les prochains événements du lieu, indiqués sur une plaquette : un grand bal écossais avec dîner le samedi 14 janvier, et un concert a cappella des Turbulents et de la chorale gospel Soul Tales. Alors que je m’apprête à partir, une spectatrice glisse, les yeux encore pétillants du moment passé : « C’est fou, j’ai eu l’impression de voir à quoi pouvait ressembler l’utopie ! » Difficile de lui donner tort. Il est certain que si nous vivions tous un peu plus souvent comme sous les Chapiteaux Turbulents, le monde serait sans doute plus doux…
Infos pratiques : Les Chapiteaux Turbulents, 12-14, boulevard de Reims (17e). Accès : métro Porte de Champerret (ligne 3) ou tram T3b arrêt Porte de Champerret puis marcher 10 minutes. Plus d’infos et billetterie sur turbulences.eu et sur Instagram.
19 janvier 2026