Culture
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Thierry Boutonnier, l’artiste qui pratique la diplomatie des arbres

Thierry Boutonnier. DR

Il a planté à Lyon-Mermoz, il élève les 68 arbres repères du Grand Paris Express, il chante les châtaigniers corses. Du 6 au 11 juillet, Thierry Boutonnier forme treize artistes à créer avec le vivant, à la Régénérative Académie du Campus de la Transition, à Forges, dans le sud de la Seine-et-Marne. Entretien avec un homme qui sait ce que peut un arbre quand la ville suffoque.

Vous êtes un artiste engagé dans les sujets environnementaux depuis des années. Comment avez-vous vécu cette succession de canicules ?

Thierry Boutonnier. Comme une madeleine de Proust, rance et sèche. J’ai le sentiment de revivre un confinement forcé dans le noir, avec des bouffées de chaleur poisseuse. Cette poisse mélange les images du premier chapitre du « Ministère du futur » de Kim Stanley Robinson — une canicule qui tue des millions de personnes en Inde — avec mes souvenirs d’enfance dans le Tarn, sur la ferme laitière de mes parents. Je posais les tuyaux pour que les canons Irrifrance arrosent les champs de maïs. Il fallait s’arrêter pour préserver la nappe et le cours d’eau du Bernazobre, ses poissons — souvent, ils suffoquaient dans ce qui restait de flaques. Mes coups de soleil me brûlaient, parfois je vomissais d’insolation. Tout ça pour vous nourrir de lait pas cher et de yaourts perdus à la poubelle. Le déni et le mépris des plus riches, aux grands airs conditionnés, alimentent les braises de mes souvenirs et nourrissent ma colère.

N’avez-vous pas l’impression de prêcher dans le désert, depuis toutes ces années ?

Mon langage consiste à œuvrer avec les arbres et leurs habitants, humains ou autres. Ainsi nous semons littéralement dans des lieux vivants qui n’ont rien de désertique et ces ouvrages les transforment avec des ombres nouvelles. À Lyon, dans le quartier Mermoz, les arbres que 38 habitants ont parrainés en pépinière avec « Prenez racines ! » ont quinze ans aujourd’hui : ils font un verger commun, avec ses tailles, ses récoltes, ses disputes et ses fêtes. Cela nous éclaire autant que de grands livres et cela me rend heureux de partager ces humbles joies de nous élever avec les arbres.

Vous élevez depuis 2016 les « arbres repères » du Grand Paris Express. Que sont-ils devenus ?

Avec « Appel d’air », nous avons cultivé à Nanterre, à la pépinière Vive les Groues, les 68 paulownias destinés aux parvis des gares du Grand Paris Express, avec des habitants qui n’avaient pas forcément de connaissances arboricoles — c’était notre travail de leur transmettre. Ces arbres sont des témoins : plantés en 2017, ils ont traversé la crise sanitaire, les canicules, une pluviométrie anormale. Ils portent aussi en eux le souffle, au sens premier du terme, de leurs parrains et marraines, collecté avec l’aide d’un maître-verrier. Ces souffles et ces arbres nous survivront.

Que peut l’artiste, l’art, la création, pour sensibiliser aux questions environnementales ?

Dans les interstices des villes, la nature déborde de vie. Lorsqu’on daigne tisser une relation avec elle, on est frappé par sa puissance. C’est une invitation à réfléchir à notre volonté de tout contrôler. La sensibilité se cultive. Les plantes sont patientes et robustes — coupez-les, elles repoussent — et elles sont à notre chevet pour développer cette sensibilité. Je suis là pour tenter de formuler leurs invitations avec des parfums, des couleurs. Comme l’eau de rose que nous distillons chaque année avec les habitants, à partir de rosiers de Damas plantés au pied des immeubles, dans la périphérie de Lyon. Toucher pour être touché.

Sur quoi portent vos travaux en ce moment ?

À Port-Saint-Louis-du-Rhône, dans le bassin industriel de Fos, je mène « Pont ver(t)s » avec l’artiste Laury Huard, en résidence au Citron Jaune : un verger d’oliviers planté au pied des immeubles avec les habitants, pour interroger la comestibilité d’un territoire toxique. La diplomatie des arbres, par les huiles. En Corse, « E voce di u castagnu » associe l’INRAE de Corte, COAL et la commune de Bocognano : nous co-créons une œuvre chorale, chantée et dansée, inspirée du Lamentu di u Castagnu, pour accompagner la relance de châtaigneraies fragilisées par l’abandon, les maladies et le changement climatique.

Thierry Boutonnier en cinq dates

  • 1980 : naissance dans le Sud-Ouest ; il grandit dans l’exploitation laitière de ses parents, dans le Tarn, et finance ses études comme ouvrier agricole.
  • 2005 : diplômé de l’École nationale des beaux-arts de Lyon, après un passage par l’université Concordia à Montréal.
  • 2010 : premier lauréat du Prix COAL art et environnement pour « Prenez racines ! », pépinière urbaine participative du quartier Mermoz (Lyon 8e), devenue verger commun.
  • 2016 : lancement d’« Appel d’air » pour le Grand Paris Express : 68 paulownias, futurs « arbres repères » des parvis de gares, élevés à Nanterre jusqu’à l’achèvement du réseau en 2031.
  • 2025 : « E voce di u castagnu », recherche-création art-science pour la relance des châtaigneraies corses, lancée à Bocognano.

Thierry Boutonnier à la pépinière de Vive les Groues à Nanterre. DR
La pépinière Vive les Groues ! à Nanterre / © Thierry Boutonnier
La pépinière Vive les Groues ! à Nanterre / © Thierry Boutonnier
La pépinière "Vive les Groues" à Nanterre (92) / © SGP
La pépinière « Vive les Groues » à Nanterre (92) / © SGP

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