Culture
|

Deepfakes : Staline n’a pas attendu l’IA

Vue de l’exposition « Couper, coller, imprimer »  

À Nanterre, La Contemporaine expose une collection saisissante d'affiches de propagande du XXe siècle. De Churchill aux Soviétiques, du Duce à Pétain, petite histoire du photomontage politique, cet art de couper les images pour mieux découper les cerveaux. Bien avant Photoshop et les deepfakes, on savait déjà truquer le réel. Avec talent.

Souvenirs de Spitfires

Dans le RER qui m’amène à Nanterre, je prends conscience de quelque chose : le premier art que j’ai aimé était le photomontage. Lors d’une sortie anniversaire à l’Imperial War Museum avec des amis pour fêter mes dix ans de petit Anglais, mon père nous avait offert à chacun la copie d’une affiche de guerre (on avait des plaisirs plus sobres à l’époque !). Cette affiche, je l’ai toujours. On y voit un portrait de Churchill en noir et blanc, sourire paternel aux lèvres, avec en arrière-fond, bleu-gris comme les uniformes des aviateurs, des chars qui avancent en tirant sous un ciel chargé de Spitfires. Un slogan entre guillemets : « Let us go forward together. » Avançons ensemble. Comment résister ? Comment ne pas vouloir faire partie de la troupe ?

« On ne l’a pas dans l’exposition », me dit l’une des deux commissaires Aline Théret quand j’arrive à La Contemporaine. Mais, me dit-elle en proposant très gentiment de me guider, « notre toute première pièce est anglaise ». C’est une affiche du début de la Grande Guerre, avant l’introduction de la conscription en 1916. Un soldat anglais à la tête bien gentille, photographié et colorisé, est debout sur une carte de France. Il tend la main à un homme en civil qui est de l’autre côté de la Manche. Le slogan, un euphémisme très british quand on sait la boucherie qui les attendait en Flandre : « Come Lad, Slip Across And Help » (Viens mon gars nous donner un coup de main).

En France, au même moment, on imprime des photomontages sur des cartes postales patriotiques où l’on voit par exemple une Marianne planer au-dessus d’une photo de fantassin comme une apparition de la Vierge.

Les Russes passent à l’offensive

Mais les Français et les Anglais sont des petits joueurs à côté des Russes. Ce sont les Soviétiques et leurs pays satellites du bloc de l’Est qui poussent le photomontage jusqu’au bout de son potentiel artistique et politique. Une génération d’artistes travaillée par la pensée des mouvements dada et constructiviste qui rejetait l’art traditionnel comme irrémédiablement bourgeois, et saisit le photomontage avec une ferveur révolutionnaire.

On voit par exemple une affiche de 1928 pour le Parti communiste allemand. Elle est réalisée par John Heartfield, un Allemand antifasciste qui a anglicisé son nom comme geste politique. Il y figure juste une main découpée d’une photo, levée, les doigts écartés. Le slogan : « Avec les 5 tu saisis l’ennemi ». Le 5 était le numéro de la liste électorale communiste.

Le photomontage donne la possibilité de la juxtaposition totalement nouvelle de photos découpées, dessins, typographies et blocs de couleurs. Il permet la rupture d’échelles et la soumission des images aux lignes dynamiques ou à la géométrie.

Les figures de Lénine ou de Staline surplombent les villes, les barrages, les centrales électriques, les ouvriers et ouvrières comblés, les foules, beaucoup de foules, le peuple en personne.

Affiche de Ludmila Tarasova, Komsomol pour la Perestroïka ! XXe Congrès du VLKSM, l’objectif est « Accélération, Initiative, Responsabilité, Courage »

Quand l’art flirte avec le goulag

On trouve par moments avec les Soviétiques El Lissitsky, Rodchenko ou Nicolai Troshin la création d’un nouvel art qui se hisse plus haut que la simple propagande visuelle. L’illustration de la série URSS en construction par exemple où Troshin met la photo découpée d’une partie d’un vélo sur fond blanc avec, dans la roue, la photo des ouvrières à l’œuvre dans l’usine où il a été fabriqué.

Le photomontage se trouve aussi à la une de la Pravda (la Vérité), le journal le plus diffusé en URSS. Aline Théret me montre une série de premières pages réalisées par l’un des grands du photomontage soviétique, Gustav Klucis. On y voit comment le photomontage contribue à l’édification du culte de la personnalité autour de Jozef Staline et à la militarisation de la Russie et de ses pays satellites. « La tâche de la presse était l’éducation des masses », nous rappelle Aline Théret. Elle m’informe que Gustav Klucis sera arrêté par la police secrète de Staline en 1938 et fusillé.

Mussolini fait les foins

L’exposition contient aussi quelques exemples de photomontages fascistes et nazis : un Mussolini qui met la main à la pâte pour aider les paysans à la moisson, des jeunes qui partent en randonnée montagnarde dans un journal de la jeunesse hitlérienne et une série à la gloire de la devise « Travail, Famille, Patrie » du maréchal Pétain. Cette dernière est signée Bernard Villemot, l’un des publicitaires les plus en vue dans la période de l’après-guerre. Le photomontage, c’est ça après tout : la publicité politique.

Fin de partie avec Photoshop

Le photomontage reste malgré tout indissociable de l’Union soviétique. Il est son esthétique. Au début des années 1990, la fin de l’URSS coïncide avec les débuts de Photoshop. Désormais on coupera et on collera numériquement. C’est aussi ici que l’expo prend fin.

Infos pratiques : « Couper, coller, imprimer : le photomontage politique au XXe siècle », jusqu’au 14 mars 2026 à La Contemporaine, 184, cours Nicole-Dreyfus, Université Paris Nanterre (92). Ouvert du mardi au samedi de 13 h à 19 h. Entrée gratuite. Visites guidées gratuites tous les samedis à 15 h 30 (inscription recommandée : actionculturelle@lacontemporaine.fr). Accès : gare de Nanterre-Université (RER A, ligne L). Plus d’infos sur lacontemporaine.fr

Affiche. Chili. « Où sont les 2 500 disparus ? Que Pinochet réponde ! »
Journal mensuel, Russie d’aujourd’hui, numéro spécial, 15 février 1937
Affiche pour la République islamique d’Iran, ministère de la Guidance Islamique

À lire aussi : La plus belle gare du monde est à Villejuif–Gustave Roussy : la banlieue au sommet de l’architecture

À lire aussi : L’Art déco comme vous ne l’avez jamais vu : 10 trésors du Grand Paris à découvrir absolument

À lire aussi : Et si l’Unesco classait les Parisiens avec les berges de Seine et les toits en zinc ?