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Bande de filles : « Pas un film de banlieue, mais depuis la banlieue »

Cinéma : Ce mercredi sort en salle "Bande de filles" de Céline Sciamma. De Bagnolet à La Défense, la réalisatrice cerne les contours d'une adolescence en banlieue... et s'affranchit des codes du genre.

Dans son premier film, Naissance des Pieuvres, Céline Sciamma interrogeait déjà le corps adolescent et la banlieue. Avec Bande de filles (sortie ce mercredi 22 octobre), son troisième opus, la réalisatrice continue de creuser ces deux sillons et crée l’événement cinéma de la rentrée. Tourné exclusivement en banlieue, comme ses deux précédentes oeuvres, avec cette fois des jeunes actrices noires, Bande de Filles relate le parcours d’une ado qui s’émancipe en rejoignant une bande. Rencontre avec la réalisatrice et les quatre actrices principales : Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh et Marietou Touré.

Vous avez déclaré que Bande de Filles n’était pas un film de banlieue. Pouvez-vous expliquer en quoi ?

Karidja Touré : Ce n’est pas un film de banlieue parce que peu importe où on habite : les réalités sont les mêmes. À Paris, en province, l’amitié ça a lieu partout. Le problème de cultures, ça a lieu partout. On a tourné à Bagnolet et à La Défense, mais on aurait pu faire ça… à Persan dans le 95, ou à Paris XVe !


Céline Sciamma : Quand je disais que je ce n’était pas un film de banlieue, je le disais par rapport à des critères de cinéma. Le film de banlieue renvoie à des sujets, des partis-pris de mise en scène. Il  possède ses assignations stylistiques : souvent masculin, viril, il s’apparente à un western urbain avec une immersion documentaire souvent liée à des faits de société. C’est là où mon film se détache.

Pourtant on y retrouve des thématiques qui sont proches du cliché de la banlieue telle qu’on la voit aux JT : l’échec scolaire, les bandes, la délinquance…


Assa Sylla : Ce n’est pas un cliché, c’est réel. C’est ce qui se passe. Même si on ne le vit pas nous-mêmes, des membres de notre entourage, des gens le vivent.

Karidja Touré : Je suis une fille qui habite dans le XVe, mais il y a des tas de choses du film dans lesquelles je me suis reconnue.


Céline Sciamma : On y trouve des archétypes, mais parce que ça parle de la vie. Le principe du film, c’est de revisiter les archétypes avec un autre point de vue. Des filles qui dansent dans le métro en chahutant, par exemple, ça peut être une forme d’archétype. Mais cette fois, on le vit « depuis » la bande, à l’intérieur : plutôt dans l’aspect joyeux, émancipateur, épanouissant d’un acte comme celui là. La violence c’est la même chose. Oui, il y a de la violence, mais elle est traitée comme une étape, comme un passage à l’acte… C’est moins la question des péripéties que celle du point de vue porté sur les péripéties qui, je pense, affranchit le film d’une assignation globale. Bande de Filles n’est pas un film « de » banlieue, c’est un film « depuis » la banlieue.

Beaucoup de médias parlent du rapport du film avec la banlieue, alors que vos précédents aussi s’y déroulaient. N’est-ce pas parce que vous situez l’action dans ce qu’on appelle les
 « quartiers » ?


Céline Sciamma : Bien sûr que ça se passe en banlieue. C’est vrai que même dans mes précédents films, je n’ai filmé que la banlieue. Mais cette fois c’est la banlieue officielle du cinéma, c’est sûr.

On parle beaucoup aussi de la nouveauté d’avoir porté à l’écran des jeunes filles noires. Est-ce que cela ne vous chagrine pas qu’il ait fallu attendre 2014 pour le faire ?

Linsay Karamoh : Ah si, il était temps !


Marietou Touré : Ça a pris du temps, mais ça a été fait. On est super fières ! Sans Céline on aurait peut-être attendu 2040 !


Assa Sylla : Déjà, des films sur les blacks, il n’y en a pas beaucoup. Alors des films sur les filles blacks dans les cités, on n’a jamais vus ça ! On voit des films sur les quartiers, mais toujours avec des garçons.

Le film engrange les critiques positives. Cela aide pour aborder la sortie, ce mercredi ?


Céline Sciamma : Je suis heureuse qu’on parle du film, parce que ça veut dire qu’il est attendu. Mais ce n’est pas parce qu’on est aimés par ceux qui nous ont vus qu’on va attirer les spectateurs. La vérité sera dans les salles. Mais c’est sûr : c’est plus confortable d’y aller précédées par un cortège bienveillant.