Artdevivre
|

L’Éclair à Épinay-sur-Seine, 3 ans de travail pour rien – et 150 artistes et artisans à la rue

L’Éclair à Épinay sur Seine. DR Soukmachines

L'Éclair, c'est une tiers-lieu culturel installé dans une ancienne usine de cinéma d'Épinay-sur-Seine. C'est aussi trois ans de travaux, de programmation pour les habitants, de résidents qui travaillent sur place. En juin, l'association qui gère les lieux, Soukmachines, doit rendre les clés sans explication officielle de la Mairie, et sans solution pour les 150 personnes qui y travaillent. Le modèle de l'urbanisme transitoire est ébranlé par ce type de situation.

Qu’est-ce que c’est, le collectif Soukmachines ?

Yoann Till-Dimet, fondateur de Soukmachines : Nous sommes un collectif associatif né en 2005. Au départ, on organisait des événements culturels dans des lieux atypiques avec une volonté de mélanger les genres, avec de la musique, de la danse, de la vidéo, du théâtre. Le public a tout de suite accroché. À partir de 2014-2015, Soukmachines a commencé à investir des lieux sur du temps long, comme le Pavillon du Docteur Pierre à Nanterre, une ancienne usine de dentifrice que l’on a pu ouvrir à des artistes et des acteurs de l’économie sociale et solidaire, en plus de notre programmation culturelle. L’association s’est structurée et a ouvert d’autres lieux comme la Halle Papin à Pantin, le Préàvie au Pré-Saint-Gervais, les Mercuriales à Bagnolet ou le Gros Lot à Gennevilliers. En 2021, près de 1 000 personnes travaillaient dans nos lieux.

Mathilde Viot, coordinatrice de Soukmachines : Notre modèle, c’est d’accueillir des personnes du champ culturel (artistes ou artisans) avec des loyers accessibles. Et, autour de ça, de développer une programmation exigeante mais conviviale et souvent gratuite.

Qu’est ce qui a mené à l’expulsion de votre lieu actuel, L’Éclair, à Épinay-sur-Seine ?

Y. T.-D. : On a répondu à un appel à projet avec une perspective de 7 ans. Finalement, on a signé une convention de 3 ans reconductible tacitement. Mais oralement, il était bien question de 6 ans, on a donc construit tout le projet sur cette base. On a investi beaucoup d’argent et d’énergie, pensant être reconduits. Or dès le départ ton a fait face à énormément de problèmes techniques qui nous ont fait perdre beaucoup de temps. La Ville devait assurer certains travaux, mais il y a eu des retards constants notamment pour refaire l’électricité ou dépolluer l’extérieur ; on a aussi eu énormément de fuites. De notre côté, on a assuré la serrurerie, le cloisonnement, l’aménagement d’une partie de l’électricité, bref tout pour rendre le lieu exploitable.

M. V. : On a inauguré le site en juin 2023 avec une guinguette, dans des conditions très compliquées. On a réussi à ouvrir dans un contexte d’urgence considérable, et on s’est vite rendu compte que l’équilibre économique du volet programmation culturelle allait être laborieux. Le bilan de la première saison enregistrait un déficit de 200 000 €. Tout en subissant des pressions quotidiennes de la Ville, qui nous demandait d’ouvrir plus souvent, d’organiser des expositions, de donner accès à une programmation gratuite, mais sans nous en donner les moyens.

« Notre main reste tendue vers la mairie pour tenter de sauver le projet. »

Comment et quand avez-vous appris que vous ne seriez pas reconduits ?

M. V. : En mai 2025, Yoann avait sollicité un rendez-vous informel avec le Maire, pour discuter des perspectives du projet. Et c’est là que le maire lui a annoncé qu’il ne prolongerait pas la convention, sans justification précise.

Y. T.-D. : Le projet commençait enfin à trouver son équilibre, et là, tout s’arrête. C’est vraiment du gâchis, autant pour les habitants du quartier que pour nos résidents. Ils sont 150, et aucune solution de relogement ne leur a été proposée, à part (officieusement) de rester sans nous. Mais sinon, aucune transition n’a été opérée et certains ont déjà commencé à partir, car leur contrat finit en mai. C’est une situation scandaleuse. On aurait aimé au moins pouvoir organiser les choses correctement.

M. V. : C’est un peu un cas d’école de l’urbanisme transitoire. On nous confie des bâtiments dégradés, pour des durées courtes, avec très peu de moyens. On investit énormément pour les rendre vivants, et derrière, il n’y a aucune considération pour le travail fourni, ce qui donne vraiment l’impression d’être utilisés, puis remplacés, sans aucune considération pour les humains qui sont derrière. Ni pour nos investissements.

Que va devenir le site de L’Éclair après votre départ ?

Y. T.-D. : Il n’y a pas de projet précis annoncé, et il nous semble très complexe que la Mairie puisse construire quelque chose de solide d’ici juin. Aujourd’hui, le site vit au quotidien, avec des artistes, des artisans, mais cet été il sera sûrement vide. Le maire a annoncé dans son programme de campagne quelques actions dans le parc, mais rien qui remplace complètement l’ampleur de ce qu’on aurait pu organiser. De notre côté, on a commencé à démonter une partie du site. En parallèle, on cherche des solutions de repli pour les résidents.

M. V. : La situation est très triste, pour tous ceux qui ont fait vivre les lieux, qui y travaillent, comme pour les habitants qui viennent en voisin pour se reposer ou s’amuser. Mais on restera ouverts à la discussion jusqu’au bout : notre main est toujours tendue vers la Mairie pour essayer de sauver le projet.

L’Éclair à Épinay-sur-Seine. DR Soukmachines
L’Éclair à Épinay. DR Marie-Amélie Lombard

À lire aussi : Les tiers-lieux n’étaient pas une mode. C’était un symptôme.

À lire aussi : L’ancienne usine à rêves Éclair, une friche du tonnerre à découvrir à Épinay

À lire aussi : Soukmachines met son art de la réhabilitation au service des villes