
Le Déjeuner des Canotiers, un des plus célèbres tableaux d’Auguste Renoir, retourne dans son pays natal pour la première fois en vingt ans. « Renoir et l’amour : La modernité heureuse (1865-1885) », co-organisée avec la National Gallery de Londres et le Museum of Fine Arts de Boston, peut se visiter au Musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet. Pour marquer l’évènement, la Maison Fournaise à Chatou (Hauts-de-Seine), restaurant où se passait la scène qu’on voit dans le tableau, propose un menu qui en est inspiré. C’est élaboré par un chef étoilé autour de ce que les personnages qui y figurent auraient mangé ici. On peut le déguster sur la terrasse très peu changée que Renoir a peinte. Enfin, si le temps le permet… John Laurenson est allé tester.
En partenariat avec la Métropole du Grand Paris et l’Entente Axe Seine.
Il fait toujours beau dans les tableaux de Renoir. Beau et chaud. Mais quand je sors de la gare RER et marche vers l’Île des Impressionnistes, c’est sous un ciel sombre et lorsque je vois depuis le pont la Maison Fournaise, une pluie fine se met à tomber. Pas question de déjeuner dehors, donc. Surtout pas en marcel et chapeau de paille comme les canotiers du tableau. À l’époque où il le peignait, on pense que Renoir vivait à la Maison Fournaise. C’était un hôtel qui hébergeait les Parisiens venus canoter, c’est-à-dire s’amuser sur l’eau. Comment s’occupait-il quand il faisait mauvais, lui ? Lavait-il ses pinceaux ? Demandait-il à Alphonsine Fournaise, la jolie fille du patron Alphonse qu’on voit accoudée sur la balustrade dans le tableau, de lui apporter une tisane ?
C’est une déception de ne pas pouvoir déjeuner sur la terrasse du tableau. La salle attenante est vraiment très jolie, décorée de peintures belles et drôles qui datent de la Belle Époque — qui a survécu, comme toute la maison, aux soubresauts de l’histoire y compris une période d’abandon pendant toutes les années 1980.
Une palette dans l’assiette
Par la fenêtre je vois la terrasse, brillante de pluie, qui surplombe la Seine grise. Je cherche une image du tableau sur mon téléphone. C’est une scène joyeuse et festive que peint Renoir, le peintre du bonheur, sous l’auvent rayé rouge et blanc de cette terrasse. Il n’y a pas de lumière directe donc mais les personnages sont comme nimbés de soleil et la lumière jaillit de la blancheur des bras nus des hommes, du volant des décolletés des dames et de la nappe froissée de fin de repas.
On me met la carte « Déjeuner des canotiers » entre les mains. On me suggère un petit coup de blanc. Ce n’est pas de refus. Christian Le Squer est un chef de très haute volée : trois étoiles Michelin, Hôtel George V… Ici, il signe un menu beaucoup plus simple, plein de saveurs franches et ensoleillées. Je commencerai avec la Petite friture d’éperlans. Ça me dit toujours une petite friture d’éperlans. Celle-ci est croustillante à souhait. L’autre entrée très française : une « Palette des canotiers » où s’acoquinent rémoulade de céleris, hareng fumé, multicolore de betterave et radis et chiffonnade de jambon de paris. « Une entrée colorée et variée, pensée comme une palette de peintre dans l’assiette », dit Le Squer, qui s’est plongé dans les livres de cuisine de l’époque pour faire cette carte.

La terrasse, enfin
Comme plat j’aurais pu prendre, dans leur sauce écrevisse, des quenelles de sandre, ce poisson d’eau douce qu’on pêchait jadis dans la Seine et qu’on va sans doute repêcher maintenant que le fleuve est à nouveau baignable. J’ai besoin de quelque chose de plus consistant et je choisis plutôt la poularde. Elle est succulente, accompagnée de légumes « du pot au feu » mais cuits à point. À l’époque des canotiers, les plats en sauce étaient omniprésents. Celle qui accompagne les légumes est légèrement crémée et réussie.
La pluie s’est arrêtée depuis un petit moment déjà et, comme pour annoncer le dessert de poire au vin glace vanille, les nuages s’écartent sur un coin de ciel bleu et je sors sur la terrasse mythique, bientôt coiffée de son auvent comme dans le tableau. Une péniche passe et c’est tout. Mais les week-ends il y a vraiment de l’activité ici. Le tableau est à Orsay jusqu’au 19 juillet. La terrasse, elle, ne bouge pas.
À côté, ça canote toujours
Après le déjeuner, je passe voir le Chantier Sequana juste à côté. C’est un lieu comme on n’en voit plus : un garage à petits bateaux de plaisance en bois dont beaucoup sont très vieux avec un atelier où les volontaires travaillent. Un monsieur rabote tranquillement un mât. C’est pour une réplique du Roastbeef, un voilier dessiné par le peintre Caillebotte, m’informe-t-il.
Les week-ends, on sort dans les bateaux du Sequana comme il y a 150 ans. « Il faut que le bois boive. Si les bateaux sèchent trop, ils se percent », m’explique la vice-présidente Laurence Malcorpi que j’y rencontre aussi. Les membres du club peuvent sortir les non-membres dans leurs embarcations et, pendant la belle saison, un bateau électrique emmène qui veut sur l’eau toutes les heures le mardi, jeudi, samedi et dimanche, avec un matelot qui raconte l’histoire de la Seine.
Infos pratiques : Restaurant Maison Fournaise, 3 rue du Bac, Île des Impressionnistes, 78400 Chatou. Lun-Sam 12h-15h, 19h-22h. Dim 12h-16h. Menu Déjeuner des Canotiers 39 €. Gare RER Rueil-Malmaison puis dix minutes de marche.
Chatou ouvre la Saison #2 de notre série « La Seine, la belle balade », qui descend la Seine de la Métropole du Grand Paris à la mer en suivant les peintres qui l’ont habitée. À retrouver dans le programme Randopolitain.


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12 mai 2026