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La ligne 13 a 50 ans. Surchargée, décriée, indispensable. La nôtre

La très iconique rame MF 77 sillonne la ligne 13 depuis 1978, avec ses flancs galbés et ses coins-salons en bout de voiture. Elle a jusqu’à 2027 pour profiter du voyage, avant d’être remplacée par le MF 19. Pour information, le MF 19, dessiné en 2019, circule désormais sur la ligne 10. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Il y a 50 ans, la ligne 13 naissait de la fusion de deux lignes historiques. Cinquante ans plus tard, elle est toujours là, surchargée, ouvrière, populaire, décriée. Portrait d’une ligne que personne ne défend vraiment, et que tout le monde prend quand même.

Il y a 50 ans, un tunnel sous la Seine unit deux lignes qui coexistaient dos à dos depuis des décennies. Résultat : une grande transversale nord-sud en fourche, et une ambition simple : relier les banlieues populaires du Nord et du Sud en traversant Paris. Moderne, en 1976.

Trop bien pensé. De 45 millions de voyageurs par an avant la fusion, on passe à 75 millions trois ans plus tard. La ligne n’avait pas prévu d’être aussi indispensable à autant de gens qui n’ont pas le choix.
Il faut dire qu’elle s’est donné tous les moyens d’être surchargée. Des deux côtés, des banlieues ouvrières : Malakoff et Châtillon au sud, Saint-Denis et Gennevilliers au nord. Même histoire, mêmes usines, même couleur politique. Ses rames font penser à des télécabines qui n’auraient jamais vu la neige : fonctionnelles, honnêtes, sans prétention. Chaque matin, elle rentre dans Paris chargée à bloc depuis les deux bouts. Montparnasse et Saint-Lazare font le reste : les voyageurs du Transilien descendent du train et s’engouffrent dans la 13 pour gagner leurs quartiers de bureaux. Elle traverse Paris, surchargée. Le soir, le film se rejoue en sens inverse. 135 millions de voyageurs par an aujourd’hui.

Son histoire ouvrière est bien plus ancienne que 1976. La Compagnie Nord-Sud qui a fondé sa branche nord en 1911 était une rivale orgueilleuse de la CMP [la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris, ancêtre de la RATP, Ndlr], et ça se voit encore dans ses stations. Les faïences soignées, les encadrements raffinés des panneaux publicitaires, la rotonde majestueuse de Saint-Lazare. La station Liège en est le symbole : inaugurée sous le nom de Berlin, elle est rebaptisée en 1914 en hommage à la résistance belge face à l’invasion allemande – c’est à la même époque qu’on a transformé le café viennois en café liégeois. Rien n’y fait, l’image de la 13 reste populaire. Pas insta.

Populaire, et alors ?

Pas insta, alors qu’elle dessert au passage Rodin, les Invalides, les Champs-Élysées, les rois de France à Saint-Denis. Pas insta, la 13 ? Le problème n’est pas la ligne. Le problème, c’est le regard qu’on pose sur ceux qui la prennent.

Pendant des années, ma station c’était Place de Clichy. Avant la gentrification, avant la rue des Dames en mode fooding et concept stores. C’était le bazar. Fatigant et marrant. Vivant. Populaire. Personne ne prétendait que c’était agréable de prendre la 13 aux heures de pointe. Sur cette ligne, elles durent jusqu’à minuit. Mais ce sont des gens qui travaillent. Ils méritent mieux qu’une ligne saturée – et mieux que le mépris.

C’est pour ça qu’on n’a pas pardonné à Nathalie Kosciusko-Morizet son histoire d’« atmosphère » en 2013. Ce n’était pas une gaffe sur un métro. C’était un regard de classe sur des gens qu’elle ne voyait pas.
La ligne a pourtant servi de repoussoir officiel aux planificateurs du Grand Paris : quand ils ont voulu prolonger la ligne 14 d’Orly jusqu’à Charles-de-Gaulle, la sonnette d’alarme a été tirée. Les ingénieurs voyaient une ligne entrée en saturation avant même d’arriver dans Paris. La légende, elle, dit que c’est la Ville de Paris qui a posé son veto pour éviter que la belle automatisée ne se « 13ifie ». Même fait, deux lectures. C’est ainsi que la future ligne 17 est née. La 14 s’est arrêtée à Pleyel. La 13, elle, a continué de trimer.

L’automatisation est prévue pour 2035. D’ici là, bon anniversaire quand même !

Le porche de la station Pernety. Au 72, rue Raymond-Losserand, le métro se glisse dans le rez-de-chaussée d’un immeuble de briques rouges de six étages. Faute de place en surface, la CMP a simplement intégré l’accès au bâti existant plutôt que de construire un édicule. Cas rare sur le réseau, le porche ne se signale pas : pas de Guimard, pas de marquise, le métro entre dans le mur comme dans n’importe quel commerce de quartier. C’est l’angle des rues Losserand et Pernety qui fait office de façade, et cette discrétion presque honteuse est aujourd’hui ce qui le rend singulier. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Le carrelage blanc qui habille le porche de Pernety, ce n’est pas celui des quais : c’est celui des boucheries et poissonneries parisiennes des années 1930, grand format biseauté, facile à lessiver, qui signait alors le sérieux hygiénique d’un commerce alimentaire. La CMP a simplement repris le vocabulaire du rez-de-chaussée haussmannien pour glisser le métro dedans, sans signalétique architecturale particulière. Résultat : l’entrée ressemble à une épicerie fermée plutôt qu’à une infrastructure publique, c’est ce qui fait sa particularité. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Place de Clichy. Le carrelage bleu caractéristique des stations de la compagnie Nord-Sud, l’ancienne compagnie privée qui exploitait les lignes 12 et 13 avant leur fusion avec la CMP en 1930. Ce bleu céruléen en format carré, plus grand que le biseauté blanc standard, est la signature visuelle du Nord-Sud dans ses couloirs et correspondances. Place de Clichy est effectivement une station Nord-Sud historique, et ce carrelage y a été conservé dans certains espaces, ce qui en fait un vestige patrimonial discret mais réel. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Station Basilique de Saint-Denis. Le carrelage crème en relief à surface gaufrée, format rectangulaire posé en alternance vertical/horizontal, habille les stations rénovées dans les années 2000 dans le cadre du programme « Renouveau du métro ». Moins patrimonial, plus fonctionnel. Et les sièges en coque bleue façon bol renversé sont les fameux sièges Coquille dessinés par Elizabeth Garouste et Mattia Bonetti pour la RATP en 1999. Ils sont inconfortables par conception, afin de décourager les gens qui voudraient y rester trop longtemps – ou s’y allonger. Le bleu des coques rappelle la couleur de la ligne 13, ce qui n’est pas un hasard. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris
Sur les quais de la station Pernety. Un cadre doré à moulures et fronton floral, prévu pour accueillir de la publicité, encadre désormais un mur de graffs et d’affiches lacérées, accumulées sur des années comme autant de strates géologiques du passage. La RATP a inventé sans le savoir un format d’exposition permanente : le cadre institutionnel qui légitime le chaos, le baroque qui consacre le vandalisme. Les couleurs, les typographies, les arrachés se superposent avec une brutalité qui n’est pas sans rappeler les décollages de Jacques Villeglé. À ceci près que Villeglé, lui, signait ses œuvres et les vendait chez des galeristes. Ici, c’est gratuit et personne ne nettoie. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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