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La petite bergerie des Malassis, au bout de la ligne 3

La bergerie des Malassis. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

À quinze minutes à pied du terminus de la ligne 3, derrière l’avenue Gallieni saturée de voitures, un portail reste ouvert. À l’intérieur, le bitume disparaît sous une épaisse couche de paille. L’odeur de gasoil et de bitume chaud s’efface d’un coup, remplacée par celle de la paille et du foin, avec cette odeur animale qui s’impose. On est à Bagnolet, dans le quartier des Malassis, et pourtant, ce qui s’organise ici ressemble moins à une parenthèse rurale qu’à un morceau de ville autrement partagé.

Bienvenue à la Bergerie des Malassis

Sur ce terrain de 2 700 m² mis à disposition par la municipalité depuis 2008, une trentaine de chèvres, quelques moutons, des poules, un potager et des ruches cohabitent. Au-dessus de l’enclos, deux cornes habillent le chiffre 93. Des cabanes en bois peintes et quelques guirlandes tranchent avec le gris des immeubles voisins. Mais le cœur du lieu n’est pas l’élevage. C’est l’usage.

« Ici, c’est notre ferme, mais surtout, c’est un espace pour les gens », pose d’emblée Gilles Amar, fondateur de la bergerie, entre deux bouffées de cigarette. « Dans des zones aussi denses, l’espace que je propose est pour les vieux qui veulent se poser, les gamins qui jouent, et même ceux qui viennent boire leur bière tranquilles. » Chevrier, jardinier, éducateur, il occupe le terrain depuis près de vingt ans avec une idée simple : dans des quartiers parmi les plus denses de Seine-Saint-Denis, l’espace libre est une ressource rare — et politique.

Pour ce berger, la chèvre est un animal politique. « On dit que c’est la vache du pauvre. Elle est libre, indépendante, elle se satisfait des terrains les plus ingrats. C’est métaphorique par rapport aux clichés qu’il y a sur les quartiers populaires. »

« La chèvre, c’est mon cheval de Troie », sourit-il. « Là où elles peuvent encore manger, les gens peuvent encore se poser. »

Le quartier des Malassis est classé en politique de la ville. Entre les barres d’immeubles et le périphérique, les espaces publics manquent. La bergerie joue alors un rôle ambigu : lieu agricole, espace social, équipement officieux. Sans grille, sans billet d’entrée, sans programme imposé. Une buvette, une petite bibliothèque et, depuis peu, la « Friperie des Malassis », inaugurée la veille, l’une des rares boutiques de vêtements du quartier. Les enfants passent des enclos aux jeux de société dans une fluidité déconcertante.

En fin d’après-midi, les plus jeunes arrivent après l’école. Laina, 8 ans, connaît Gilles depuis la maternelle et vient ici une fois les devoirs terminés. « On doit rentrer à 20h, mais avant on est tout le temps là. » Malik, 7 ans, raconte fièrement les veillées au coin du feu que Gilles allume quand il fait un peu trop froid. Camila, 4 ans, résume l’essentiel : « On vient ici tous les jours parce que c’est trop bien. »

Une trentaine de chèvres tiennent un bout de ville 

Depuis 2008, l’association a vu grandir les gamins du quartier. Certains, aujourd’hui trentenaires, sont restés pour s’occuper des plus petits. « Ce n’est pas un centre de loisirs », insiste Gilles Amar. « C’est l’école de la vie. On fabrique tout avec eux. On vit ensemble, véritablement. »

Le modèle reste fragile. L’association fonctionne avec des subventions publiques, du mécénat ponctuel et la vente de fromages et d’œufs sur place. Refusant de transformer le lieu en ferme pédagogique pour classes vertes, son fondateur revendique une ouverture totale — au risque de l’équilibre économique. Ce choix dit quelque chose de plus large : ici, l’enjeu n’est pas seulement de faire exister une ferme en ville, mais de maintenir un espace accessible dans un territoire où chaque mètre carré est contraint.

En quittant la Bergerie pour reprendre le chemin du métro, l’odeur de paille colle encore un peu aux vêtements. Dehors, le flux des voitures n’a pas ralenti. À quelques mètres pourtant, derrière le portail resté ouvert, une trentaine de chèvres tiennent un bout de ville que personne ne leur dispute encore.

La bergerie des Malassis. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La bergerie des Malassis. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La bergerie des Malassis. Marius Debackere pour Enlarge your Paris
La bergerie des Malassis. Marius Debackere pour Enlarge your Paris

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