
À la pointe sud du parc des Hautes-Bruyères, à deux pas d'une gare de la ligne 14, l'association d'agriculture urbaine La SAUGE vient de récupérer les clés des derniers hectares agricoles de la commune, une ancienne exploitation horticole. Objectif de la Ville de Villejuif : en faire la « vitrine de l'assiette », de sa politique alimentaire dans les écoles. Visite sous l'orage d'un chantier qui s'achève avant ouverture, le 4 juillet.
Cela faisait longtemps que je passais devant les palissades de ce terrain agricole abandonné. Des panneaux indiquent : « Ici bientôt, une ferme urbaine ». On est tout contre l’A6, à la sortie du parc des Hautes-Bruyères à Villejuif. Ce parc est désormais connu du monde entier ou presque : la nouvelle gare du Grand Paris Express sur la ligne 14, sacrée plus belle gare du monde en 2025, est en cours d’aménagement juste à côté. Bref, ce n’est plus le bout du monde. Quand je franchis l’entrée, je suis stupéfait par la superficie du terrain et par le bazar. C’est une vraie friche agricole, il va y avoir du boulot.
Une cathédrale rendue au vivant
Swen Déral discute encore avec quelqu’un de la mairie. J’en profite pour aller me balader tout seul jusqu’au bout du terrain. On entend bien l’autoroute. C’est fou, ce qu’on a infligé aux gens, quand même ! Au fond de la parcelle, il devait même y avoir une sortie d’autoroute pour rejoindre l’A86, un raccordement qui aurait achevé de défigurer Villejuif. Il n’a jamais été réalisé. On a produit des fleurs ici jusqu’aux années 2020.
Pendant que je marche, il tombe un beau grain. Je suis tout mouillé. Mais surtout, d’un seul coup, la terre diffuse ses odeurs.
Les serres, elles, tiennent encore debout. Elles sont mangées par les camélias montés jusqu’au faîtage, les vitres opacifiées par les mousses, les charpentes rongées de rouille, les allées rendues aux orties. La longue nef de verre est devenue une jungle tiède, une cathédrale abandonnée rendue au vivant. C’est là-dedans, et sur les deux hectares qui l’entourent, que La SAUGE, Société d’agriculture urbaine généreuse et engagée, installe sa ferme.
« On est dans la phase d’appropriation du site »
Quand je remonte, Swen Déral m’attend, son chien noir et feu sur les talons. Cheveux longs, barbe, sweat à capuche : il a l’allure tranquille de celui qui a déjà ouvert des fermes ailleurs. Swen Déral, on l’avait déjà croisé du côté de Bobigny. Il est l’un des cofondateurs de La SAUGE, association créée il y a douze ans, connue pour la Prairie du Canal sur l’ancienne usine MBK le long du canal de l’Ourcq. L’idée est simple comme bonjour : faire jardiner tout le monde deux heures par semaine, comme on recommande cinq fruits et légumes par jour. La maison a depuis essaimé en Seine-Saint-Denis et jusqu’à Nantes. Villejuif, c’est le nouveau chapitre.
« Là, on est en plein dedans, lâche-t-il en arpentant les allées détrempées. On est dans la phase qu’on appelle l’appropriation du site. Le tour qu’on vient de faire, je l’ai fait à peine une dizaine de fois. Je ne connais pas encore toutes les plantes. » L’équipe a les clés, pas encore tous les repères. Et elle hérite d’un patrimoine : « Ça a vécu autour de l’agriculture, on a envie de respecter ça. En même temps, on a envie de se servir de ce potentiel pour faire de l’agriculture urbaine du XXIe siècle. » C’était une ferme floricole, multigénérationnelle, la dernière du plateau de Longboyau, dont l’exploitant, Chevalier, figure connue à Rungis, est parti à la retraite. De cette vie-là, il reste des traces partout : un vieux tracteur rose délavé planté dans la cour, des serres en briques et verre dépoli, un grand oiseau de bois perché sur l’aire de jeu des enfants.
La « vitrine de l’assiette »
Pourquoi une mairie se lance-t-elle là-dedans ? Parce que Villejuif est sérieusement investie sur le sujet. La Ville possède déjà une ferme municipale de douze hectares à Tannerre-en-Puisaye, dans l’Yonne, qui alimente ses crèches en fruits et légumes bios. Un engagement de long terme, mais lointain pour les habitants. L’idée ici est de le rendre visible, au bout du métro. « Ce serait la vitrine de l’assiette », résume Swen Déral.
La SAUGE ne fera pas un espace clos. « L’idée est de créer une porosité, physique et visuelle. » Trames vertes et bleues comprises : « le renard pourra aller où il veut ». Comme le site est très plat, on montera un promontoire avec la terre d’excavation. À l’entrée, il y aura les infrastructures conviviales : un bar, un espace d’accueil, des ateliers avec les enfants. La production, elle, viendra plus loin.
Un sol empoisonné, des arbres pour réponse
Car le sol est pollué, d’un cocktail hérité des produits phytosanitaires de la floriculture, de la proximité de l’A6 et de décennies de remblais dont nul ne connaît plus la provenance. « On ne mange pas ce qui pousse dans la terre. »
D’où une agriculture qui ruse : quelques cultures en bacs hors-sol, et surtout des arbres, sur lesquels le risque sanitaire est bien moindre. Le projet phare sera une pépinière d’arbres fruitiers bio. « On est là pour produire des arbres, pas des fruits », explique Swen Déral, ce qui règle la question sanitaire et comble un manque criant : il n’existe quasiment pas de pépiniéristes d’arbres bios en France, encore moins en Île-de-France, au point que les agriculteurs peinent à s’en procurer. La mairie parlerait volontiers de « conservatoire » ; la SAUGE préfère « pépinière pour les agriculteurs », avec, pourquoi pas, des espèces franciliennes à sauvegarder. C’est ça, l’agroécologie : rendre un service à l’écosystème dont on dépend.
Autre piste pour la même parcelle : un pré-verger, de grands arbres sous lesquels paissent des moutons en écopâturage, qu’on parque dans un coin les jours de fête, quand la pelouse devient aire de pique-nique. « Un très joli jardin », sourit Swen Déral. Rien n’est arrêté, les premières années serviront à tester les usages. Juste derrière sont installés les Restos du Cœur. Ce sont eux qui ont bâti le petit abri de tôle où trône le panneau « Bienvenue à La SAUGE », et on espère bien travailler avec eux le volet solidaire.
Autour, le territoire se recoud. La coulée verte de la Bièvre passera par là, dans la continuité de la future trame Seine-Bièvre. L’écoquartier Campus Grand Parc se construit juste à côté, ainsi que les 85 jardins familiaux des Hautes-Bruyères et leurs abris dessinés par l’architecte Renzo Piano. « Ce n’est pas Ikea, c’est Renzo Piano », s’amuse Swen Déral.
La buvette finance la terre, la terre porte le social
Reste la grande question : l’agriculture urbaine a été très à la mode, puis on est passé à autre chose. Swen Déral ne s’en désole pas. « Il y aura peut-être moins de projets. En revanche, ceux qui existent sont beaucoup plus solides, beaucoup mieux portés. Restent les bons : ceux qui veulent faire de la politique publique, pas de la com. »
Le secret de La SAUGE tient dans son modèle, qu’il assume sans détour : « La tireuse à bière permet de payer la partie agricole, et la partie agricole porte la partie sociale. Sans la partie agricole, on n’a pas la partie sociale. » La maison se définit comme un tiers-lieu agricole, à 100 %.
L’horizon, c’est dix ans. « Dans un projet, c’est déjà extraordinaire ; mais dans un projet agricole, c’est un peu juste. » Il faut huit à dix ans pour qu’une terre comme celle-ci donne vraiment ce qu’on attend d’elle. D’ici là, tout reste ouvert : que faire des bâtiments ? Les rénover ? En faire un grand tiers-lieu de l’alimentation avec un brasseur, un boulanger, un village autour de la table ? « Autant que ça se décante. Ça va prendre des années. »
Le grain s’éloigne. La serre fume doucement. On range les carnets et on va s’abriter, en se disant qu’on reviendra voir ça pousser.


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1 juillet 2026 - Villejuif