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« Qui est « l’Arabe du coin » ? », hommage aux épiciers de quartier

Une épicerie dans le 6e arrondissement à Paris / © Jesús Gorriti (Wikimedia commons)
Une épicerie dans le 6e arrondissement à Paris / © Jesús Gorriti (Wikimedia commons)

Fille d'un épicier de quartier dans le 19e à Paris, la journaliste Noujoud Rejbi a réalisé la série en quatre épisodes « Qui est "l'Arabe du coin" ? » à écouter en podcast sur le site de France Culture. Alors qu'elle organisera samedi 13 mai une rencontre sur « Les récits de vie des épicier·ères maghrébin·es » à l'Union de la jeunesse internationale à Paris, Enlarge your Paris s'est entretenu avec elle.

Tout au long des différents épisodes qui constituent votre série, vous questionnez cette expression d’« Arabe du coin ». Votre perception a-t-elle évolué au cours de l’élaboration de votre documentaire ?

Noujoud Rejbi : C’est vrai que je me suis beaucoup demandé quoi faire avec cette expression. Néanmoins, que ce soit au début ou à la fin de mon travail, le constat que je pose est le même. Et, comme c’est une expression que des gens utilisent encore, cela me semblait important de donner mon avis sur la résonance qu’elle a. Car c’est une expression essentialisante, raciste, parfois même fausse puisque certains de ces épiciers de quartier sont berbères et non arabes. Après, aux auditeurs et aux auditrices de se faire leur propre opinion. Mais je voulais que les gens en perçoivent la dimension problématique, erronée même. En même temps, même si elle est problématique, c’est vrai que « l’Arabe du coin » est une figure qui a du sens dans le quotidien de millions de Français. Ces mots ont permis de la mettre en lumière… Comme le relève la cinéaste Baya Kasmi que j’ai interviewée, dans les mots « Arabe du coin », il y a aussi l’idée de proximité. Mais en même temps, et c’est aussi ce qui me gêne, c’est « l’Arabe » qui nous sert…

Pourquoi avoir voulu retracer l’histoire de ces épiciers de quartier ?

Parce que c’est mon histoire personnelle. Mon père a longtemps tenu une épicerie de quartier avenue de la Porte Brunet dans le 19e arrondissement de Paris. Or, en tant que journaliste, j’ai pu constater que ces récits de vie étaient très peu représentés. Moi, j’avais envie de rendre hommage à mon père, à mes grands-pères, et de leur dire merci. C’est une réflexion personnelle mais qui en même temps s’inscrit dans un récit collectif. Puisque, à travers cette figure de l’épicier de quartier, je parle de l’immigration en France, du commerce indépendant…

Dans votre série, vous racontez que beaucoup de ces épiciers viennent de la région de Djerba en Tunisie. Comment l’expliquez-vous ?

On a très peu de chiffres sur l’origine géographique de ces épiciers. Encore un domaine qui est très peu étudié. Mais effectivement, un certain nombre viennent de l’île de Djerba, au sud de la Tunisie. Dès le XVe siècle, beaucoup de ses habitants se sont investis dans le commerce indépendant. Ils n’avaient pas le choix : le territoire était miné par les guerres et les mauvaises récoltes, il fallait trouver un moyen de vivre. Cela fait partie de l’histoire de Djerba. Tous les djerbiens ont au moins un épicier dans leur famille ! Ils ont commencé en Tunisie puis se sont déplacés au Moyen-Orient et enfin en Europe. En France, on sait que la majorité des épiciers viennent du Sud tunisien, mais aussi de la région du Souss au Maroc.

Sur quel modèle économique reposent ces épiceries ?

Clairement, l’amplitude horaire. Plus on est présent, plus on vend. Ensuite, la vente au détail. On fait quelques petits euros de marge sur chaque produit. Enfin, la vente d’alcool constitue également une ressource non négligeable.

Vous insistez sur le rôle social que jouent ces épiciers…

C’est d’ailleurs pour cela que l’épisode 4 de la série s’intitule « L’homme de confiance ». Car non seulement il fournit des denrées mais il rend service, fait des blagues. Il constitue un vrai lien social pour les plus fragiles, les plus précaires. Ce qui a des conséquences sur sa santé physique, psychique, ainsi que sur la famille.

Vous mettez d’ailleurs en lumière une figure souvent oubliée et pourtant capitale : la femme de l’épicier.

 Effectivement, c’est une personnalité hyper-importante mais qui a été beaucoup invisibilisée. Or, derrière l’épicier, il y a toujours son épouse, parce que ce type de boutique implique toute la famille. Sinon, en raison de cette vaste amplitude horaire, l’épicier ne peut pas tenir. C’est difficile de payer un employé. Cela induit donc une forte implication familiale, de la femme mais aussi des enfants.

Au cours du documentaire, vous faites entendre des extraits de films, de chansons qui mettent en scène cette figure de l’épicier de quartier. Son évocation dans le domaine culturel a-t-elle évolué au fil des années ?

Je n’ai pas pu vraiment constater d’évolution, même si on peut noter une forme d’âge d’or de la représentation de l’épicier dans les années 80-90. Sans oublier le personnage incarné, au début des années 2000, par Jamel Debbouze dans Amélie Poulain. Mais en fait, il n’y en a pas 36 000 des incarnations de cette figure. Et elle est finalement assez redondante : c’est toujours le type sympa, gentil, prêt à rendre service. C’est vraiment le stéréotype le plus important : le mec disponible tout le temps, comme dans le sketch des Nuls. Il me dérange mais, en même temps, il n’est pas faux non plus. Il ne faut pas oublier que, derrière la figure de l’épicier de quartier, il y a des récits de vie. Ce que gomment les stéréotypes qui le concernent.

Selon vous, face aux supérettes développées par les grands groupes, l’épicier indépendant comme l’était votre père a-t-il encore un avenir ?

Les avis divergent sur le sujet. Certains pensent qu’il est forcément voué à disparaître. D’autres comme Alexis Roux de Bézieux, président de la Fédération nationale des épiciers pense qu’au contraire, avec le besoin de transparence et de lien social, ces épiciers ont une vraie carte à jouer. Pour ma part, je crains que ces commerces ne disparaissent. Et, avec eux, un pan de l’histoire de l’immigration.

Infos pratiques : La série de Noujoud Rejbi, « Qui est « l’Arabe du coin » ? » est à écouter sur radiofrance.fr. À noter également samedi 13 mai de 15 h à 18 h tout un après-midi sur « Les récits de vie des épicier·ères maghrébin·es » auquel la journaliste organise à l’Union de la jeunesse internationale, 2, boulevard Marguerite de Rochechouart, Paris (18e). Accès : métro Barbès-Rochechouart (lignes 2 et 4). Plus d’infos sur unitedyouthinterntional.fr

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