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« Cette Coupe du monde est un peu celle du Grand Paris »

La tribune principale du Stade Bauer, l’antre du Red Star à Saint-Ouen / © Mael_alz
La tribune principale du Stade Bauer, l’antre du Red Star à Saint-Ouen / © Mael_alz

Kylian Mbappé, William Saliba, Warren Zaïre-Emery… Autant de représentants d'une Île-de-France qui, une nouvelle fois, infuse sa marque sur la planète football. Alors que le niveau de cette Coupe du monde 2026 est peut-être le plus élevé de l'histoire, en partie grâce à une génération française hors norme, Lucas Duvernet-Coppola, journaliste à So Foot qui avait consacré un numéro entier au phénomène en 2024, nous a accordé un nouvel entretien.

Vous aviez enquêté sur l’Île-de-France comme premier vivier mondial de footballeurs professionnels lors de l’Euro 2024. Avec cette Coupe du monde 2026, qu’est-ce qui vous frappe en premier ?

L. D.-C. : Ce qui est unique, au-delà du nombre de joueurs, c’est le nombre de sélections dans lesquelles ils évoluent. L’Île-de-France est évidemment le plus gros contingent de l’équipe de France, mais ce sont aussi tous les autres pays dont les sélections comportent des joueurs franciliens : l’Algérie, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, Haïti, le Cap-Vert, le Ghana, il y en a même au Qatar. L’empreinte francilienne est colossale sur l’ensemble de cette Coupe du monde.

On parle de combien de joueurs exactement ?

L. D.-C. : Il y aurait environ 99 joueurs nés sur le territoire français qui disputent ce Mondial, toutes sélections confondues. Sélection par sélection, les chiffres donnent le vertige : sept Franciliens dans l’équipe de Haïti, six avec le Congo. Au-delà de l’empreinte sur l’équipe de France, c’est l’empreinte sur des sélections du monde entier. D’une certaine façon, cette Coupe du monde est un peu celle de Paris.

Depuis votre enquête, est-ce que la structuration des clubs franciliens s’est encore professionnalisée ?

L. D.-C. : J’ai l’impression, oui. Mais le revers de la médaille, c’est que ça devient de plus en plus difficile pour un enfant de faire du foot loisir en Île-de-France. Le niveau est tellement élevé que, quand tu veux t’inscrire dans un club simplement pour progresser un peu,sans rêver de devenir footballeur professionnel, tu vas très vite te faire dépasser. Les clubs de quartier ont tellement l’embarras du choix qu’ils ne peuvent plus vraiment accueillir le gamin ou la gamine qui veut juste s’amuser. Le niveau continue d’augmenter, et le pratiquant ordinaire en paye le prix.

Le PSG joue un rôle particulier dans cet écosystème. Depuis l’arrivée de Luis Enrique, le club semble avoir changé de philosophie…

L. D.-C. : Complètement. Luis Enrique a pris un tournant anti-star. Les titis du centre de formation sont vachement valorisés. Et on voit les résultats : le PSG gagne la Ligue des champions deux fois d’affilée, avec Senny Mayulu qui marque lors de la première finale, Warren Zaïre-Emery qui joue titulaire presque toute la saison pour la deuxième étoile. Le club scrute la moindre pépite dans le moindre club de la région, ça fait de plus en plus partie de son ADN. Il y a aussi quelque chose de plus large : un vrai moment Paris. Les JO en 2024, le PSG qui gagne la Ligue des champions avec ses propres jeunes… dans ce moment Paris, la façon de faire d’un Mbappé, le star-système à l’américaine, apparaît presque désuète.

« Olise, c’est un Londonien. Mais le Grand Londres ressemble un peu à l’Île-de-France : une ville dense, des gens forts un peu partout, des gamins issus de l’immigration, un brassage culturel. J’imagine que son adaptation en équipe de France se passe bien parce qu’il retrouve quelque chose de familier. »

Un match du PSG au Parc des Princes. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Justement, comment vous lisez l’épisode Mbappé ? Il a quitté le PSG pour le Real Madrid en 2024, sa cote a un peu baissé en France, et là il semble retrouver grâce aux yeux du public avec ce Mondial…

L. D.-C. : Pour le public français, Mbappé a été un peu démonétisé avec son comportement, ce côté très américain dans la gestion de son image. Mais ça va très vite dans le foot. Pendant cette Coupe du monde, l’ambiance a l’air formidable dans l’équipe de France, il a l’air en confiance, de très bien jouer. Sa cote de popularité remonte. Et ça peut changer définitivement s’il ramène la Coupe du monde à la France. Ce qui est intéressant, c’est que Luis Enrique nous montre que ce n’est pas le meilleur attaquant du monde qui suffit à gagner une compétition. Mbappé, c’est sans doute le meilleur attaquant du monde. Mais un attaquant seul ne gagne pas une compétition. C’est un travail d’équipe, et les jeunes Franciliens qui arrivent derrière ont peut-être intégré ça.

Dans cette équipe de France, Michael Olise est l’un des joueurs les plus impressionnants. Sauf qu’il vient de Londres, pas de Paris. Ça remet-il en question le statut unique de l’Île-de-France ?

L. D.-C. : Pas du tout, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La majorité des joueurs viennent d’Île-de-France, et ils ne nourrissent pas que la sélection française. Olise, c’est un Londonien. Mais le Grand Londres ressemble un peu à l’Île-de-France : une ville dense, des gens forts un peu partout, des gamins issus de l’immigration, un brassage culturel. J’imagine que son adaptation en équipe de France se passe bien parce qu’il retrouve quelque chose de familier. On peut imaginer qu’à terme, le Grand Londres devienne un grand vivier footballistique, comme l’est le Grand Paris aujourd’hui. Mais aujourd’hui, les chiffres ne mentent pas. L’Île-de-France amène tous les profils, pas seulement le petit mec technique : des défenseurs, des gardiens, des joueurs de tous les postes. C’est une région extrêmement dense, et ça produit du football en quantité et en qualité.

Il y a une question que vous posez vous-même : est-ce que les city-stades sont toujours aussi vivants ? Est-ce que les gamins jouent encore dans la rue ?

L. D.-C. : C’est la grande question. Je me demande si les jeunes d’aujourd’hui, avec les téléphones et les mille autres sollicitations, jouent encore autant dans la rue qu’avant. Avant, tu jouais au foot parce que tu n’avais pas grand-chose d’autre à faire. Une partie de l’explication de l’absence répétée de l’Italie à la Coupe du monde, pas mal d’observateurs l’attribuent à ça : les gamins ne jouent plus dans la rue. Et quand tu joues dans la rue, tu rêves. Tu te prends pour Mbappé, pour Ousmane Dembélé, pour Olise. Tu rêves et, à force de rêver, tu accomplis ton rêve. C’est pareil pour les filles : il y en a de plus en plus qui font du foot. La vraie question est : est-ce que ça va perdurer ?

Et les Five, les terrains de foot payants qui ont explosé ces dernières années ?

L. D.-C. : Philosophiquement, ça me dérange de payer pour jouer au foot, parce que j’ai grandi à Paris et que c’était gratuit de jouer en bas de chez moi. C’est essentiel dans ce que produit l’Île-de-France : le foot accessible à tous, tout le temps, partout. Le Five, ça marche, ça reste cool. Mais ce n’est pas la même chose que le city-stade gratuit au coin de la rue. C’est là que se forment les vrais talents, dans la rue, sous pression, dans un mouchoir de poche.

Un mot sur le Paris FC, qui a rejoint la Ligue 1 cette saison et qui se retrouve à coexister avec le PSG dans le paysage francilien ?

L. D.-C. : Je trouve que leur stratégie n’est pas très claire. Le Paris FC, c’est censé être le club de l’Est de Paris. Ils auraient pu forger une vraie identité de territoire, mais ils ont brouillé les cartes en allant à Charléty, puis en se retrouvant ailleurs. À l’inverse, toutes les autres identités franciliennes sont extrêmement bien établies : le Red Star à Saint-Ouen, Créteil pour le Val-de-Marne, Versailles pour les Yvelines, Fleury qui commence à avoir ses supporters du 91. Il y a presque un club identitaire dans chaque département. On peut fantasmer un scénario à la londonienne, où une métropole entière est représentée par des clubs ancrés dans leurs territoires.

Si vous deviez résumer ce que cette Coupe du monde 2026 dit de l’Île-de-France ?

L. D.-C. : Que c’est exceptionnel, et que ça ne s’est pas démenti. Les chiffres sont là, les joueurs sont là, dans des dizaines de sélections différentes. Ce qui est colossal, c’est qu’on ne parle pas juste d’un vivier qui alimente une équipe, mais d’un territoire qui infuse sur le monde entier.

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