Société

|

« Il faut accepter que la nature se débrouille souvent mieux sans nous »

Land Art aux Murs à pêches à Montreuil / © La Fée des friches
Land Art aux Murs à pêches, friche géante à Montreuil / © La Fée des friches

Jusqu'à octobre, le Grand Paris Express piéton piloté par Enlarge your Paris va partir à la découverte du Grand Paris les week-ends, et notamment de ses friches. Des espaces de nature sauvage que connaît bien Audrey Muratet, écologue et botaniste à l'Agence régionale de la biodiversité, auteure du livre "Flore des friches urbaines".

Le calendrier des randonnées urbaines du Grand Paris Express piéton est à retrouver rubrique Balades

Depuis quand s’intéresse-t-on aux friches en ville ?

Audrey Muratet : Sous la Commune déjà, dans les années 1870, les botanistes Ernest Germain (1814-1882) et Ernest Cosson (1819-1890) s’intéressaient aux plantes sauvages qui poussaient sur les fortifications de Paris. Dans les années 1930, Paul Jovet arpentait les terrains vagues de Paris et sa banlieue pour y relever la flore spontanée qui s’y développait. En Allemagne, dans les années 1970, Herbert Sukopp s’est fait connaître largement au niveau international pour ces travaux menés en écologie urbaine sur les terrains vagues de Berlin. Ces premiers travaux, suivis de nombreux autres depuis les années 1990 en Europe et en Amérique du Nord notamment, ont permis d’appréhender la valeur écologique des friches urbaines qui étaient par ailleurs l’objet de perceptions fortement négatives par les citadins.

Pourquoi les friches urbaines sont-elles indispensables ?

La friche, bien qu’en dehors des normes, a une place tout à fait légitime dans l’environnement urbain. Sa diversité en espèces végétales et animales est très riche et complémentaire de celle des espaces urbains gérés par l’Homme. La flore y est libre de pousser, se reproduire, fleurir, faner. Les terrains vagues permettent également à des communautés humaines en situation de forte précarité de trouver refuge dans ces espaces de liberté. Les friches donc sont à la fois des refuges de biodiversité et d’humanité.

Dans votre ouvrage Flore des friches urbaines, vous vous intéressez notamment aux friches franciliennes…

Nous avons identifié dans cet ouvrage plus de 250 plantes communes dans les terrains vagues. Les friches urbaines sont un refuge pour des espèces dites « urbanophobes », peu tolérantes au milieu urbain. C’est le cas de plantes bisannuelles comme le bouillon blanc, la vipérine commune, les onagres, espèces ne supportant pas les fauches régulières. Les friches sont aussi des lieux bien plus accueillants pour les espèces voyageuses que les espaces verts gérés qui les acceptent mal. Lors de vos balades sur les traces de la future Ligne 16 du Grand Paris Express, vous allez sans aucun doute croiser le buddleia, surnommé “l’arbre à papillon”. C’est un arbuste originaire de Chine qui est devenu l’emblème de la friche urbaine. Il profite des espaces laissés libres  pour s’épanouir.

La biodiversité abritait par les friches dans le Grand Paris est-elle menacée ?

Au cours des 20 dernières années, les friches, en Île-de-France ont réduit à vue d’œil tout comme la biodiversité qu’elles abritent. Compte tenu de la demande de densification des villes, elles disparaissent au profit de bureaux, de zones d’activités, de logements. Elles sont aussi converties en espaces plus normés comme les jardins partagés ou les ateliers d’artistes. L’inaction nécessaire pour la survie de ces jungles urbaines est une pratique peu comprise et donc non adoptée par les politiques publiques. On voit fleurir les projets de revalorisation des friches qui se traduisent par leur mort. C’est à se demander si les friches ne se portaient finalement pas mieux avant qu’on s’y intéresse. Il faut accepter le fait que la nature se débrouille souvent mieux sans nous.

A lire : « L’agriculture urbaine rend de nombreux services à la ville »