Pendant près de soixante-dix ans, Jacques Villeglé a décollé les affiches des murs de Paris. Ses prélèvements composent une archéologie des Trente Glorieuses, des cinémas de la porte Maillot d'avant le périph' jusqu'au chantier des Halles.

Dans des extraits vidéos, Jacques Villeglé, âgé, marche dans Paris. Il s’arrête devant un sticker collé sur une devanture et montre ce qui arrive quand on essaie de l’arracher : il se brise en mille morceaux, « comme de la vaisselle », dit-il. On le regarde sourire devant ces fragments récalcitrants. Soixante ans plus tôt, Jacques Villeglé est arrivé, jeune étudiant, à Paris en 1950. Il marche dans la tradition des poètes et des romanciers flâneurs, l’œil tourné vers les murs et les palissades. Il se décrit comme un « historien releveur ». Chaque affiche prélevée porte une adresse et une date : elle garde la trace d’une rue à un moment donné.
Une ville qui se défait sous ses yeux
Porte Maillot, il explore les terrains vagues et les palissades. Les affiches qu’il prélève annoncent les programmes des cinémas du quartier. Puis les salles disparaissent et le périphérique transforme le paysage. Aux Halles, les palissades du chantier de démolition des pavillons Baltard lui fournissent de nouveaux prélèvements. Beaubourg est encore un terrain vague quand le projet du Centre Pompidou vient bouleverser le quartier. La transformation de La Villette ajoute une autre séquence à cette histoire. À Saint-Germain-des-Prés, la légende du quartier finit par survivre au quartier lui-même.
Les affiches politiques conduisent de Mai 68 à l’élection du premier maire de Paris. Elles donnent à voir un Paris populaire où les commerçants côtoient les ouvriers, où les étudiants manifestent et où les bourgeois sortent le soir. C’est le Paris d’avant l’explosion immobilière, quand les murs n’étaient pas encore nettoyés jusqu’à l’effacement.
La fin de l’affichage, l’arrivée des stickers et du street art
Avec le recul de l’affichage sauvage, le terrain de collecte de Jacques Villeglé se réduit. Les affiches passent derrière les vitrines de Jean-Claude Decaux ; les murs se nettoient. Il observe l’arrivée des stickers et des tags, et collabore avec des artistes comme Lek et Sowat. Eux ajoutent des signes dans la rue, lui a passé sa vie à en retirer.
Il a aussi tiré un alphabet des signes relevés sur les murs. C’est la partie la moins saisissante de l’exposition. Quand Jean-Claude Decaux a mis les affiches sous verre, Jacques Villeglé aurait pu passer le périphérique pour chercher sa matière en banlieue. Il ne l’a pas fait. Ce flâneur dans la lignée des poètes marcheurs est resté un artiste parisien, fidèle aux anciennes fortifs et à la Zone, là où la ville s’arrêtait.
On aime bien revenir au musée Carnavalet. Le lieu est si beau, et ses expositions temporaires gardent une taille humaine qui fait partie de son charme. Après l’exposition, on peut prendre un verre dans le restaurant de la cour d’honneur de l’ancien hôtel particulier, puis marcher dans le Marais. Là, pas une affiche qui dépasse : tout est sublime, si léché qu’on dirait une publicité sous une vitre Decaux.
Infos pratiques : Paris à l’arraché. Jacques Villeglé et l’art urbain, du 14 octobre 2026 au 14 février 2027 au musée Carnavalet, 23 rue Madame-de-Sévigné, Paris 3ᵉ. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 17 h 45 ; dernière entrée à 16 h 45. Fermé le lundi. Tarif plein : 15 € ; tarif réduit : 13 €. Site officiel de l’exposition
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13 octobre 2026 - Paris