
Et si la Seine avant Paris était une « Riviera » qui s’ignore ? Entre Évry et Montereau, lacs nés des sablières, villas de week-end et maisons d'architectes, forêts, villes nouvelles et bases de loisirs composent un paysage que l’urbaniste César Silva propose de regarder comme un seul territoire.
En partenariat avec la Métropole du Grand Paris et l’Entente Axe Seine.
Une Riviera sur Seine
Enlarge Your Paris : Quand on dit « vallée de la Seine », on pense aux quais de Paris, aux impressionnistes, à Giverny ou aux falaises normandes. Beaucoup moins à Grigny, Évry ou Montereau. Pourquoi ?
César Silva Urdaneta, architecte, urbaniste : Parce qu’on ne regarde pas vraiment la Seine en amont de Paris. Déjà, on l’appelle « l’amont ». C’est révélateur : ce territoire est défini depuis Paris. Pourtant, il y a là des forêts, des lacs, des grands ensembles, des pavillons, des maisons de villégiature, des bases nautiques, des anciennes carrières, des confluences… Mais personne n’a vraiment assemblé toutes ces pièces pour en faire un paysage commun.
Les territoires existent aussi par les histoires qu’on raconte sur eux. La Riviera française en est un bon exemple. À un moment donné, on a associé un nom à des paysages, des pratiques, des villes, des villas, des artistes. Et quelque chose s’est mis à exister dans les têtes. Ici, on pourrait presque parler d’une « Riviera sur Seine », avec une histoire ancienne de baignade, de canotage, de villégiature et de rapport au paysage. Regardez les Affolantes sur les bords de Seine, Rosa Bonheur à Thomery, Fontainebleau, les maisons de Samois… Tout cela existe déjà. Simplement, on ne le raconte pas comme un ensemble.
Votre « Riviera » passe aussi par Grigny et Évry. Ça change un peu de Saint-Tropez…
Et heureusement ! C’est justement ce qui la rend intéressante. Je ne voudrais surtout pas fabriquer une Seine de carte postale uniquement avec des châteaux et des villas du XIXe siècle. , les quartiers populaires, les pavillons, les bases de loisirs appartiennent aussi à son histoire. La ville nouvelle d’Évry est une tentative, réussie ou non selon les endroits, pour inventer une ville meilleure. Elle mérite autant d’être regardée que certaines demeures bourgeoises.
Il y a quelque chose d’un grand jardin forestier et périurbain. Le mot « périurbain » donne généralement envie de regarder ailleurs. Pourtant, quand vous vous promenez dans la vallée de l’Essonne ou de l’Yerres, autour des lacs, dans Sénart ou le long de certains bras de Seine, vous découvrez des paysages magnifiques. Et surtout, tout se mélange. Le jardin peut être une forêt, une base de loisirs, une ancienne carrière, un jardin pavillonnaire ou la grande pelouse autour d’une barre de logements.

Les lacs, des trous laissés par la construction de Paris
Les lacs sont partout dans cette vallée. Certains sont en quelque sorte des sous-produits de la construction de Paris…
Paris a eu besoin d’énormément de matériaux pour se construire. On a extrait du sable et des graviers dans la vallée, puis les carrières se sont progressivement éloignées de la capitale. Une fois l’exploitation terminée, certaines excavations se sont remplies d’eau. C’est une image que je trouve très forte : certains de nos plus beaux paysages d’eau sont les trous laissés par la construction de Paris.
Des endroits exploités pour construire la métropole sont ainsi devenus des paysages, des lieux de biodiversité, de promenade ou de loisirs. La frontière entre naturel et artificiel devient beaucoup moins évidente qu’on ne le croit. On pourrait presque imaginer un tour des lacs qui raconterait en même temps l’histoire de la construction de la métropole.
« L’amont, c’est le grenier, le ventre et le château d’eau de Paris »
Le sable n’est qu’une partie de ce que Paris est allé chercher en amont. Quel rôle cette vallée a-t-elle joué dans l’histoire de la capitale ?
L’amont, c’est historiquement le grenier, le ventre et le château d’eau de Paris. Avant le camion et le chemin de fer, le fleuve était une infrastructure majeure. Le bois, les céréales, les pierres, le sable, le vin et toutes sortes de marchandises descendaient vers la capitale.
Et cette relation continue avec l’eau. Dans un bassin versant, ce qui se passe en amont finit par concerner l’aval. L’eau ne connaît ni les limites communales ni celles de la Métropole du Grand Paris. Nous avons l’impression que la Seine est ce ruban d’eau qui passe devant Notre-Dame ou le Louvre. Mais la Seine parisienne dépend de tout un système situé en amont : affluents, nappes, zones humides, barrages, écluses, lacs-réservoirs…
La Bassée protège aujourd’hui Paris des crues. Paris dépend-il d’un territoire qu’il ignore ?
Oui. La Bassée permet très bien de comprendre ce que nous avons oublié. Une rivière n’est pas seulement son lit. Elle déborde, occupe des plaines, nourrit des zones humides, rencontre d’autres cours d’eau. La Bassée est à la fois un immense territoire d’eau, un territoire exploité pour ses matériaux et un espace essentiel dans le fonctionnement du fleuve.
C’est pour cela que j’aime l’idée des coulisses. On ne peut pas pleurer sur le pont Mirabeau sans s’intéresser à ce qui permet à la Seine de couler sous le pont Mirabeau. Ce que nous regardons à Paris est le résultat de tout ce qui se passe beaucoup plus loin.

De Sequana au passe Navigo
Vous remontez beaucoup plus loin puisque vous convoquez Sequana, la déesse qui a donné son nom à la Seine…
La Seine a gardé le nom de Sequana et, autour d’elle, les cours d’eau conservent eux aussi des noms très anciens : l’Yonne, Icauna ; la Marne, Matrona ; l’Essonne, Acionna… nous rappelle que les rivières n’ont pas toujours été considérées comme des tuyaux chargés d’évacuer de l’eau.
Nous avons énormément technicisé notre rapport à l’eau et perdu une partie de la culture qui permettait de lire une rivière : savoir où elle déborde, reconnaître une zone humide, comprendre les saisons de l’eau. Quand une société oublie qu’un endroit est inondable parce qu’elle n’a plus de mémoire des crues, cette perte culturelle a des conséquences très concrètes.
Cette Seine avant Paris a aussi une particularité : une grande partie est accessible avec un passe Navigo. Qu’est-ce que cela change ?
Le réseau ferroviaire et le réseau hydrographique se croisent sans arrêt parce que beaucoup de voies ferrées ont été construites dans les vallées. Vous pouvez prendre un train et retrouver la Seine, l’Essonne, l’Yerres, des forêts, des lacs ou des marais. Avec le Navigo, vous pouvez aller à Montereau, à Évry-Courcouronnes, dans les marais de l’Essonne. Les mobilités et les paysages se superposent.
On pourrait découvrir ce territoire sans voiture, par morceaux, gare après gare. À pied, à vélo et en train, on pourrait imaginer un itinéraire qui relie les paysages plutôt que de simplement longer l’eau. La vallée de l’Essonne est magnifique, l’Yerres aussi. Le territoire ne s’arrête pas au bord de la Seine : le jardin continue dans ses affluents. Un chemin peut fabriquer un territoire parce qu’il permet de voir ensemble des endroits que nous pensions séparés.
Un territoire servant ?
Vous faites aussi le lien entre l’absence de récit commun et ce qu’on construit aujourd’hui dans la vallée. Pourquoi ?
Parce que la manière dont on regarde un territoire finit par déterminer la manière dont on le transforme. Je suis toujours étonné de voir apparaître des immeubles intermédiaires assez médiocres, une sorte de néo-haussmannien générique que l’on retrouve partout dans le Grand Paris. Lorsqu’un territoire n’a pas conscience de sa propre valeur, il devient plus facilement un territoire servant : celui où l’on extrait, où l’on construit ce que l’on ne veut pas ailleurs, où l’on produit du logement sans se demander suffisamment quel paysage on fabrique.
La difficulté, c’est que la Seine traverse les frontières administratives. Si vous prenez uniquement la partie val-de-marnaise parce qu’elle appartient à la Métropole du Grand Paris, vous retrouvez immédiatement une logique de centre et de périphérie. Il faudrait peut-être raisonner presque en termes de « pays », avec une représentation commune et une vision partagée des paysages et des projets. Sinon chaque commune fabrique son petit morceau de vallée et l’ensemble disparaît.
Et ce « pays » n’a même pas vraiment de nom…
C’est toute la question. « Seine amont » continue à regarder le territoire depuis Paris. « Haute vallée de la Seine » évoque quelque chose de plus rural. On pourrait parler du « pays des lacs ». On pourrait inventer autre chose. Nommer un territoire permet aux gens de se le représenter, de le découvrir, de s’y attacher.
César Silva est chargé de mission dans le cadre du Contrat de plan interrégional État-Régions de la Vallée de la Seine, et travaille à la constitution d’un réseau d’acteurs du paysage pour le développement de la vallée de la Seine.


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7 octobre 2026 - Evry-Courcouronnes