Culture

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Derrière le rideau des théâtres de banlieue

A l’heure où les théâtres font leur rentrée, nous sommes allés voir du côté de Saint-Denis, Gennevilliers et Suresnes pour savoir comment les scènes de banlieue tirent leur épingle du jeu.

Bom, bom, bom ! Les trois coups frappés sur le plancher de la scène avant le début d’un spectacle résonne aussi largement en banlieue. Depuis les années 60 et 70 et les premières Maisons de la culture ou les salles municipales soutenues par les mairies communistes, le théâtre rayonne bien au-delà du cœur de la capitale.

Oui, bien sûr… Paris concentre toujours près de 130 théâtres pour 2 millions d’habitants, alors qu’il y en a 120 et quelque pour tout le reste de la banlieue, soit tout de même près de 10 millions de personnes. Mais, en quarante ans, les choses ont bien changé et les amateurs parisiens franchissent plus facilement qu’avant le périph’ pour se rendre aux Amandiers à Nanterre – dirigés en leur temps par de grands hommes de théâtre, comme Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent – ou à la Commune d’Aubervilliers, qui avait Didier Bezace à sa tête jusqu’en 2013. Un pouvoir d’attraction indéniable, lié à des personnalités, à des choix de programmation.

 

 

Le yoyo entre public parisien et local

Pour les théâtres de banlieue, tout est dans l’équilibre : drainer des Parisiens – plutôt CSP + – avec des pièces pointues, exigeantes, et garder un ancrage local, parfois dans des villes socialement plus défavorisées. « Un mouvement subtil de yoyo entre le lointain et le local », nous a-t-on glissé. Un yoyo très sensible, car le nombre d’abonnements n’est souvent pas très élevé (il faut capter ce public très volatile), contrairement aux salles parisiennes, blindées d’abonnés, comme La Colline ou Chaillot.

Sur le terrain, les théâtres se montrent volontaires et vont vers les habitants afin de les faire venir dans des lieux qui les intimident souvent. Un jeu de séduction à base de grandes parades à Saint-Denis, d’ateliers-radio à Gennevilliers, ou via des danseurs de hip hop parrains de classes de collégiens et lycéens à Suresnes, qu’ils emmènent voir des spectacles… « Un travail de dentelles, avec des groupes de publics qui nous connaissent bien » précise Laurence Lévi, la secrétaire générale du théâtre Jean-Vilar de Suresnes. « Nous sommes en contact avec des associations, des clubs, des chorales. Nous organisons des répétitions en public, nous montons des cafés littéraires, des ateliers de chant… Il y a la programmation, la partie émergée de l’iceberg, et tout ce travail de fond, la partie immergée. »

Au T2G de Gennevilliers, pour « décomplexer le public », des ordinateurs sont accessibles en libre-service, et un salon garni de livres accueille les gens qui veulent se poser dans ce lieu de vie. Les habitants du coin, Clichy, Asnières et Gennevilliers, bénéficient d’un tarif spécial à 9 euros contre 22 euros pour les spectateurs venus d’ailleurs. A Saint-Denis, les locaux aussi sont choyés : les jeudis et samedis soir, une navette les dépose à la fin du spectacle devant leurs portes.

 

 

Un public jeune au T2G de Gennevilliers

Mais le « yoyo » culturel est un art délicat. Gennevilliers a ainsi perdu un peu de public local (de 25  %, en 2010, il est passé à environ 15 % trois ans plus tard). En revanche, depuis cinq ans, le T2G compte de plus en plus de « Parigots » dans ses salles. Ils étaient 55 % en 2012, et cela continue d’augmenter depuis trois ans. Des Parisiens « osent » sortir dans le 93, et prendre le métro jusqu’au terminus de la ligne 13. Les 20/39 ans constituent 54 % des spectateurs du T2G. Un chiffre qui dépote, comparé aux habitudes culturelles des Français (INSEE 2003) : sur tout l’Hexagone, les 45-75 ans représentent près des deux tiers des spectateurs de théâtre.

Bon, il faut un peu accompagner ces étudiants passionnés et ces jeunes urbains cultivés qui viennent par exemple voir une pièce de Pascal Rambert, metteur en scène en vogue, et directeur des lieux, qui a eu le droit il y a peu de temps à une rétrospective aux Bouffes du Nord… à Paris. Un fléchage rayé rouge et blanc, dessiné par Buren himself, les guide depuis la sortie du métro jusqu’au centre dramatique national. Et comme de nombreux établissements de banlieue, le T2G a mis en place une navette pour retourner sur Paris peinard quand le métro ne circule plus. « On doit cependant toujours marteler que nous ne sommes qu’à 15 minutes de la place de Clichy, dit-on à Gennevilliers. Il y a encore un blocage psychologique. »

 

A Saint-Denis, les Parisiens s’aventurent jusqu’au théâtre Gérard-Philippe en partie poussés par… une rumeur, flatteuse, qui s’envole jusqu’à l’intra-muros. « Le bouche-à-oreille, les réseaux familiaux et amicaux jouent à plein auprès de notre public parisien, explique Florence Guinard, la secrétaire générale de ce centre dramatique national. C’était la première réponse à une question sur la façon dont notre public parisien venait à Saint-Denis, dans le cadre d’une enquête réalisée en 2013, avec l’aide d’une sociologue. Nous la relançons cet automne, en y ajoutant des questions sur les réseaux sociaux, une forme moderne de bouche-à-oreille. » Pour laisser le temps aux critiques informelles et aux tweets favorables d’atteindre leur cible, le théâtre Gérard-Philippe programme ses spectacles pendant plusieurs semaines, en leur laissant le temps de monter en puissance.

Suresnes, le pari réussi du hip hop

A Suresnes, 60 % du public vient des Hauts-de-Seine, 40% d’ailleurs, dont Paris. En termes d’image, la scène de Suresnes « doit, encore, faire davantage parler d’elle à Paris », reconnait Laurence Lévi, la secrétaire générale. Mais le théâtre Jean-Vilar a pris des risques il y a presque un quart de siècle, en programmant du hip hop, et il en engrange aujourd’hui les fruits. 12.000 à 14.000 personnes se rendent en un mois à peine au festival Suresnes Cité Danse, devenu une référence. « Il y a 24 ans, c’était un pari que de mettre cet art venu de la rue sur une scène. Aujourd’hui, c’est devenu une évidence, et nous avons eu raison. Le hip hop irrigue toute la danse contemporaine et les arts vivants en général, souligne Laurence Lévi, Nous sommes un théâtre de ville, mais l’on se dit qu’on se débrouille finalement aussi bien que de grands théâtres nationaux.»