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The Scarlett Danger : « La pole dance ne serait rien sans les strip-teaseuses »

The Scarlett Danger
The Scarlett Danger

Après le yoga et le Pilates, la pole dance s'installe dans les studios franciliens. Mais à mesure que la discipline se "sportifie" — jusqu'à viser les JO —, ses racines s'effacent : les foires itinérantes, les strip-clubs, les danseuses qui ont inventé les figures. The Scarlett Danger, stripper et professeure entre Paris et Montreuil, refuse cet oubli.

Pouvez-vous présenter votre parcours dans la pole dance ?

The Scarlett Danger : Je suis pole danseuse, stripper et professeure de pole dance. Cela fait quatre ans que je pratique la pole, trois ans que je travaille en strip-club, et deux ans que j’enseigne. Je travaille en France, mais j’ai aussi performé à l’international, notamment aux États-Unis, au Canada et en Allemagne. Mon enseignement est centré sur le stripper style ou stripper flow, un style directement inspiré des strip-clubs.

Pour moi, la transmission est essentielle : on ne peut pas pratiquer un art sans connaître le milieu qui l’a construit, et la pole dance ne peut pas être dissociée de son histoire, ni des travailleuses du sexe qui l’ont façonnée. On cherche à comparer la pole au mât chinois ou au mallakhamb indien pour la rendre plus « noble » — mais ces disciplines, malgré des similitudes physiques, ont des histoires et des usages très différents. La pole dance s’inspire aussi de danses pratiquées par des femmes racisées (twerk, danses du ventre…) qui ont été appropriées pour répondre à un regard colonial sexualisant.

Des foires itinérantes aux strip-clubs 

Pourriez-vous revenir sur l’histoire de la pole dance ?

TSD : Déjà, il faut définir ce qu’on entend par « pole dance ». C’est à la fois un art et une pratique physique qui consiste à enchaîner des mouvements autour d’une barre verticale (statique ou tournante), avec fluidité. On peut en retracer les origines dans les foires itinérantes du début du XXe siècle, qui a connu l’essor des cirques traditionnels (animaux, clowns) et celui de ces carnavals de monstres, avec des spectacles et cabinets de curiosités destinés aux adultes (freak shows…) et surtout des girls tents. Là-bas, des femmes costumées dansaient autour d’un poteau central, en retirant des éléments de leurs costumes, inspirés d’imaginaires dits « exotiques » (de cultures africaines, orientales, gitanes…) élaborés pour satisfaire l’œil colonial. La barre servait d’abord de point d’appui pour se dénuder — les premiers gestes de pole sont donc directement liés au strip-tease.

Dans les années 1950, avec l’essor du cinéma, l’intérêt pour les spectacles itinérants décline. Les danseuses investissent alors les clubs de musique et finissent par remplacer les musiciens. Des lieux emblématiques émergent, comme le Mary’s Club à San Francisco. À partir de là, tout s’enchaîne : le go-go dancing apparaît dans les années 1970, suivi dans les années 1980 et 1990 par une économie croissante et un contexte de libération sexuelle : c’est l’âge d’or des strip-clubs. Les strip-teaseuses développent alors des figures et leur donnent leur prénom : le ayesha, le jasmine… La pole se structure dans les clubs bien avant d’entrer dans les studios. Pourtant, lorsque les premières compétitions de pole voient le jour dans les années 2000, les strip-teaseuses en sont exclues, jugées « avantagées ». En Europe, la pole se mêle aussi à la tradition du cabaret et de l’effeuillage, et arrive entre 2005 et 2010 par influence américaine. Les clubs s’équipent de barres, à l’image de lieux emblématiques comme le Hustler Club, le Pink Paradise ou le Théâtre ChoChotte…

Pole sport contre pole dance : un faux débat ?

Aujourd’hui, les studios de pole ouvrent partout. D’où vient cet engouement selon vous ?

TSD : La culture strip-club est présente dans la pop culture depuis longtemps : clips musicaux, rap, cinéma… Mais aujourd’hui, elle est beaucoup plus visible et mise en scène. Des films et séries comme Hustlers, Anora ou Dancing at the Blue Iguana ont changé le regard porté sur ces univers. En France, l’arrivée de la série P-Valley sur les plateformes a suscité un regain d’intérêt massif pour le strip. La mode s’en empare aussi, on voit sur les tapis rouges des talons plateformes en plexiglas, des résilles, des faux ongles XXL, un retour d’une esthétique « baddie », aussi largement inspirée des femmes noires. Le strip devient une référence esthétique majeure.

En parallèle, la pole est présentée comme un nouveau sport tendance, souvent aseptisé, à l’image de ce qui est arrivé au yoga ou au Pilates. Beaucoup de personnes cherchent aujourd’hui des pratiques sportives expressives et spectaculaires, à l’image de ce qui circule en boucle sur les réseaux.

On entend beaucoup parler de l’opposition entre pole dance et pole sport. Pourquoi est-ce problématique ?

TSD : Cette séparation vise souvent à désexualiser la pratique pour la rendre plus « acceptable » socialement, plus « noble ». Mais cette volonté repose sur du mépris social et du sexisme, en particulier envers les travailleuses du sexe. Il n’y a rien de mal à pratiquer la pole comme un sport ou une discipline technique. Le problème, c’est quand cela se fait en dévalorisant le strip : la seule position juste est de reconnaître l’héritage en remerciant les strip-teaseuses qui ont inventé les figures et ouvert la voie.

Comment soutenir les strip-teaseuses ?

Pourquoi est-il important de soutenir les strip-teaseuses quand on pratique la pole dance ? Et comment le faire sans soutenir des systèmes abusifs ?

TSD : Si vous aimez la pole, allez voir des strip-teaseuses danser. En club, elles sont incroyables, et ont besoin d’alliés. Les conditions de travail sont souvent difficiles, et une grande partie de l’argent dépensé par les clients est captée par le club — souvent plus de 70 %. Soutenir une danseuse, c’est prévoir un vrai budget : entrée, vestiaire, boissons, danses privées et surtout pourboire en monnaie, à donner directement dans la main. Ça peut vite coûter 100 à 150 €, c’est le prix d’un soutien réel.

Il y a aussi des règles à suivre : ne pas monter sur scène, respecter les limites de la performeuse, son consentement, éviter les questions intrusives sur la vie privée ou les remarques apitoyées sur leur « condition ». Dans la pratique de la pole, cela passe aussi par le choix des studios. Je pense qu’il faut privilégier ceux qui emploient au moins un ou une prof issue du strip. Il faut aussi se renseigner sur l’histoire, suivre et partager le travail des strip-teaseuses, créditer ses inspirations, bref, redonner un peu de ce qu’on prend à la communauté.

Pouvez-vous recommander des studios ou des profs dans le Grand Paris ?

TSD : Le plus simple selon moi, c’est de regarder où enseignent les artistes que l’on suit sur les réseaux. Personnellement, j’enseigne chez Kajyn (dans le 11e et le 13e arrondissement) et au Bubble Studio à Montreuil (Seine-Saint-Denis), deux lieux que je recommande pour leur ambiance intimiste. J’ai aussi eu de très bons échos de The Base (13e) et de Wild Pole (10e).

Parmi les professeurs que j’admire et qu’on peut retrouver en Île-de-France, il y a Salem, très ancré dans la culture club et le body positive ; il donnera notamment cours au studio de Mai, un studio très inclusif qui vient d’ouvrir à Saint-Denis. J’apprécie aussi Samtah Witchy, qui a un style hard directement issu des clubs américains ; Melissa with Selina, une incroyable performeuse très calée sur l’histoire du strip ; ou encore Staffie Volt, une ancienne collègue de club, qui a un style hyper singulier et complètement envoûtant. 

Où voir de la pole dance en Île-de-France en dehors des clubs ?

TSD : Je recommande de suivre les cabarets alternatifs et événements hybrides mêlant pole, strip, musique live et performances. Des lieux comme Madame Arthur ou certains petits cabarets indépendants offrent une vraie source d’inspiration, loin des formats aseptisés.