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« L’ex-banlieue rouge, c’est le Paris next door »

La Fête de l’Humanité, grand rendez-vous militant, c'était le week-end dernier au Parc de la Courneuve (93). A cette occasion, nous avons parlé banlieue rouge et Grand Paris avec l'historien Alain Rustenholz, deux sujets auxquels il a récemment consacré un ouvrage.

Les municipalités communistes en 1935 / DR

 

Arrivé à l’été 1963 dans la banlieue nord-ouest de la capitale, alors qu’il avait 15 ans, Alain Rustenholz a connu le passé ouvrier de villes comme Clichy, Levallois ou Asnières. Il se penche avec nous sur les changements de cette petite couronne qu’il a vue évoluer depuis 50 ans.

C’est quoi, la banlieue rouge ?

Alain Rustenholz : Dans l’imaginaire collectif, la banlieue rouge, c’est la banlieue PC, celle du Nord-Est de l’agglomération, ou du Val-de-Marne. Ce que je montre dans mon livre, c’est que cette première couronne était globalement industrielle, et donc ouvrière, il y a quelques dizaines d’années. Les générations d’aujourd’hui ont du mal à imaginer que des villes comme Issy-les-Moulineaux ou Boulogne, qui sont désormais des résidences pour les cadres, relativement bourgeoises, aient pu être ouvrières à une époque.

Même le Levallois des Balkany ?

Eh oui ! Le Levallois des Balkany, c’est la ville où le drapeau algérien, avec son vert et blanc et son croissant rouge, a été présenté pour la première fois en 1934 lors d’une réunion de l’Etoile Nord-Africaine [1]. Quant à Boulogne, c’est la ville d’André Morizet – l’arrière-grand-père de Nathalie Kosciuzko-Morizet- qui a été maire de de la ville dans les années 1920. Il avait les portraits de Lénine et Trotsky dans son bureau, s’était rendu en URSS, et avait reçu le Soviet de Moscou dans son bureau… Cela montre le chemin parcouru. Mis à part Neuilly et la zone de Vincennes et Saint-Mandé, toute la ceinture autour de Paris était communiste, ou tout au moins proche du Front populaire.

 

Bobigny, années 1920 : départ d'une course cycliste sous l'égide de la municipalité communiste / DR

 

Parler de banlieue rouge aujourd’hui, est-ce que cela a encore un sens ?

Les dernières années ont bien sûr fait évoluer cela. Une césure claire s’est produite récemment. Prenons l’exemple de Montreuil: en 1997, des réalisateurs de cinéma avaient signé un manifeste contre les lois Debré [2]. Le ministre de l’intégration de l’époque, Eric Raoult, avait alors écrit à chacun d’entre eux en leur demandant d’aller vivre dans la cité des Grands-Pêchers, située dans cette commune de Seine-Saint-Denis. Bertrand Tavernier et son fils l’avaient pris aux mots, et réalisé un documentaire, « De l’autre côté du périf », sur la vie dans ce quartier. Quasiment dix ans plus tard, en 2006, l’Express titrait sur Montreuil « Nid de bobos », parlant de la ville comme du XXI e arrondissement de Paris. Certaines de ces villes sont devenues un eldorado pour les classes moyennes.

 

 

Livre Alain Rustenholz

 

Selon vous, le Grand Paris existe-t-il, aujourd’hui ?

Vous vous appelez « Enlarge your Paris » ? J’ai envie de vous dire que l’ex-banlieue rouge, aujourd’hui le Grand Paris, c’est le « Paris next door », pour utiliser comme vous une expression anglaise. Avec « next » à prendre dans ses deux acceptions, à la fois pour signifier « voisin » et « prochain ». En 1860, la moitié des communes limitrophes de la capitale avaient été annexées : celles qui constituent actuellement la petite couronne auraient dû faire l’objet d’une deuxième étape qui ne s’est jamais produite. Mais dans les faits, cette entité existe. A la fois par le jeu de la gentrification, ou des prolongations des lignes de métro, par exemple. C’est l’assimilation progressive de la petite couronne à la capitale. Les premiers pas du Grand Paris.

[1] Une association de travailleurs immigrés fondée dans les années 1920 et proche, à l’origine, du Parti communiste.

[2] Ils étaient 66 à avoir signé un appel à la désobéissance civile pour héberger des sans-papiers, suite à l’expulsion violente de l’église Saint-Bernard à Paris.