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« L’agroécologie n’est pas un métier mais un combat »

Les terrains de la ferme des Trois parcelles à la frontière entre l'Île-de-France et le Centre Val de Loire / © Les Trois parcelles
Les terrains de la ferme des Trois parcelles à la frontière entre l’Île-de-France et le Centre Val de Loire / © Les Joies Sauvages

Comment s’adapte-t-on au changement climatique lorsqu'on est agriculteur ? Loin d’être désespéré, Simon Ronceray, à la tête d'une ferme bio à Yèvre-la-Ville, à la frontière avec l'Île-de-France, a décidé de faire de son métier "un projet politique de vie". Ce dont il parle avec Enlarge your Paris.

Vous n’avez pas toujours été agriculteur. Comment l’êtes-vous devenu ?

Simon Ronceray : Je suis ingénieur agronome de formation. Après une année de césure passée à parcourir l’Europe à vélo – ce qui m’a permis de réfléchir à mes réelles aspirations –, j’ai fait mon stage de fin d’études dans les fermes urbaines de Paris. Puis je suis rentré dans l’association Veni Verdi. J’ai pris une ferme urbaine de 4 000 mètres carrés porte de Bagnolet que j’ai développée pendant trois ans. Puis j’ai commencé à travailler en tant que coordinateur de la formation en agriculture urbaine de l’Ecole du Breuil (12e). Parallèlement, j’ai perdu ma grand-mère paternelle, ce qui a agi comme une piqûre de rappel et raviver mon rêve de toujours : cultiver les terres familiales. Mon père était agriculteur, à la retraite depuis 15 ans, donc les terres n’étaient plus cultivées par la famille. J’ai arrêté de collaborer avec Veni Verdi afin de lancer mon activité à la ferme, en 2019. En 2021, j’ai repris 56 hectares de terres agricoles pour ajouter la culture de céréales à mon activité de maraîchage. J’ai finalement abandonné mon activité pédagogique l’an dernier pour travailler désormais ces 60 hectares de terre.

Votre ferme agroécologique Les Trois Parcelles a désormais 4 ans. Votre activité se porte-t-elle bien ?

Nous avons à cœur de diversifier notre production ainsi que notre commercialisation. Nous vendons à 90 % notre production à Paris (aux AMAP, épiceries et restaurants), et 10 % en local. En plus de cela, nous livrons aussi nos légumes aux Restos du cœur. La diversité a l’avantage d’apporter de la souplesse mais a l’inconvénient de complexifier notre activité, de nous donner davantage de travail. Diversifier la production nous permet d’être moins vulnérables aux différents aléas comme les chocs climatiques et les insectes ravageurs. Nous sommes une ferme bio qui refuse également tout pesticide alors que certains pesticides sont autorisés en agriculture biologique. Mais je suis très sensible à la question des biopesticides, notamment parce que mon père est atteint de la maladie de Parkinson. Choisir de ne mettre aucun pulvérisateur sur mon dos reste un choix autant de santé publique que de respect de l’environnement.

Dans une interview pour le média Les Joies sauvages, vous dites : « Avant, je luttais contre le changement climatique ; maintenant, je fais avec. » Quel est votre rapport au changement climatique ?

J’ai été conscient assez tôt du sujet. À l’adolescence, j’ai commencé à lire des magazines comme La Décroissance ou The Ecologist qui traitent des problématiques climatiques. J’ai cru longtemps que notre société allait, un jour, ouvrir les yeux. Force est de constater qu’il reste une grande partie de la population qui ne veut ou ne peut pas prendre la mesure du problème. Je ne jette la pierre à personne, ce sujet est tellement angoissant que fermer les yeux est tentant. Mais les récents événements climatiques extrêmes nous forcent à prendre conscience qu’il va maintenant falloir vivre avec ce changement climatique. Mais je n’ai pas baissé les bras sinon je ne ferais pas ce métier. Aux Trois Parcelles, nous essayons toujours d’atténuer les effets du changement climatique en rêvant à l’effet boule de neige rapide et une prise de conscience rapide dans les 5 à 10 ans pour limiter les dégâts.

Qu’avez-vous changé dans votre manière de travailler depuis que vous « faites avec » le changement climatique ?

Certaines habitudes ne changent pas mais leur objectif a changé. Concrètement, auparavant, on plantait des arbres pour piéger le carbone ; aujourd’hui, on s’en sert pour casser les vents chauds, faire de l’ombrage et dans l’anticipation de devoir peut-être demain produire plus de bois pour se chauffer, afin de remplacer le pétrole. C’est une approche du réchauffement climatique finalement plus pragmatique ! L’été 2022 nous a amenés à réfléchir à de meilleures manières de stocker les eaux pluviales en hiver, en prévision des étés secs. On paille le sol et on laboure moins pour mieux retenir l’eau de l’hiver aussi. On réfléchit aussi à nos variétés de légumes et de fruits. On réfléchit au fait de maintenir de l’ombrage dans les serres, par le biais de vignes par exemple. Du côté du matériel, j’ai la chance d’avoir un père qui nous aide à beaucoup réparer, cela limite les déchets. On fabrique beaucoup nous-mêmes et nos serres sont toutes issues de la récupération.

Cultiver dans le bassin parisien paraît toujours étonnant…

La ferme des Trois Parcelles n’est en effet pas trop concernée par l’urbanisation. Mais il est vrai que les parcelles rurales disparaissent très souvent au profit de zones commerciales et d’autoroutes, mais aussi du fait de l’incapacité du voisinage à supporter les nuisances sonores des agriculteurs. Cet été, nous avons par exemple eu des réflexions sur l’arrosage ! Il existe en fait une grande méconnaissance de notre métier, ce qui ne facilite pas le travail des agriculteurs.

L'équipe de la ferme des Trois parcelles (avec au centre Simon Ronceray) / © Anne-Claire Héraud
L’équipe de la ferme des Trois parcelles (avec au centre Simon Ronceray) / © Anne-Claire Héraud

Concrètement, quelles sont les plus grandes difficultés quand on est agriculteur bio ?

Elles sont financières. Vendre des fruits et des légumes à prix abordables pour tout le monde reste le plus grand enjeu. Par ailleurs, l’agroécologie nécessite plus de gens plus compétents, avec beaucoup de connaissances et de réflexion et qui ne veulent pas être payés au SMIC. C’est pour cela aussi que nous diversifions les manières de vendre nos produits : nous ajustons nos prix en fonction des lieux de vente et du pouvoir d’achat des clients de ces lieux de vente. Concrètement, à Paris, le pouvoir d’achat est plus fort qu’ici. Mais cette posture me tiraille, car je n’ai pas envie de cette discrimination aux tarifs en fonction du porte-monnaie des gens ! Ce serait bien que ces questions soient plutôt portées par l’État. La réflexion éthique n’est pas facile. Nous travaillons sur cette segmentation de l’offre, comme le fait de vendre moins cher les produits plus basiques en vente directe, et aux Restos du cœur. Et, à côté de cela, vendre un peu plus cher des aromates rares.

Vous travaillez désormais avec une dizaine de collaborateurs. En plus de cultiver vos plantations, il faut aussi gérer vos salariés…

Nous sommes une très belle équipe. Nous nous ménageons des moments de parole afin d’avancer sur nos manières de travailler, nos manières de communiquer. Récemment, nous avons beaucoup échangé sur la possibilité d’une gouvernance partagée. La biodiversité et la technique, c’est bien, mais essayons aussi de nous occuper de l’humain ! J’ai le projet de m’associer avec deux personnes dès le 1er janvier 2024. Le système d’agroécologie nécessite énormément de charge mentale, beaucoup trop pour une seule personne. Je n’ai simplement pas envie de faire un burn-out.

C’est vrai qu’on a souvent l’image d’agriculteurs qui travaillent tout le temps…

À mon sens, il faut travailler beaucoup et encore davantage pour réussir la transition écologique et sociale. Si l’on veut arrêter de traîner en esclavage le reste du monde, il faut davantage travailler chez nous. Cependant, je veux pouvoir m’arrêter de réfléchir et travailler quand il le faut. C’est important de pouvoir aussi prendre des vacances avec sa famille et ses amis, pour prendre du recul. Ne jamais s’arrêter mène à la perte de la réflexion et à la perte de sens. Je veux éviter cela. Je ne suis pas seul, cette vision du travail agricole dénote une vraie tendance d’installation dans ce secteur.

Vous vous battez aussi contre les idées reçues sur les agriculteurs…

Nous sommes dans un pays où il est convenu que ceux qui se dirigent vers les métiers manuels le font parce qu’ils ne sont pas capables d’autre chose. C’est un vrai problème de penser comme cela ! On se rend compte aujourd’hui que les professions artisanales nécessitent beaucoup de connaissances, dont certaines ne s’apprennent pas à l’école. Par ailleurs, il y a l’image du paysan « plouc » qui persiste aujourd’hui. Les paysans savent très bien que les pesticides sont nocifs pour eux et pour la planète. Mais, techniquement, personne n’est là pour les aider à sortir de ce système. Si tout le monde pouvait acheter du bio, à des prix raisonnables, l’agriculture française serait à 100 % en bio. Les agriculteurs français sont capables de changer leur fusil d’épaule très vite quand on les aide financièrement. Des subventions peuvent changer le sens du vent dans le bon comme dans le mauvais sens. C’est une volonté sociétale et politique. Si le monde politique prend les choses en main, tout peut changer. J’ai bon espoir !

Vous n’êtes donc pas désespéré…

Non, c’est encore plus motivant ! L’agroécologie n’est pas un métier, mais une passion, un combat, un projet politique de vie. Chaque matin quand on va aux champs, on ne va pas seulement semer une graine, on va faire du bien aux gens en les nourrissant sainement, on crée aussi de l’emploi, on fait du bien à la planète. C’est assez agréable d’avoir cela en tête ! Cela donne de l’ampleur à mon métier.

Infos pratiques : vente à l’épicerie Les Résistants, 16-18, rue du Château d’Eau, Paris (10e). Ventes en AMAP. Reprise de la vente directe à la ferme en avril. La ferme des Trois parcelles, 14, rue du château, Yèvre-la-Ville (Loiret). Plus d’infos sur Facebook et Instagram

 

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