Société

« La valeur de l’immobilier se déplace des mètres carrés aux services »

L’un est sociologue, spécialiste de tout ce qui touche à la mobilité. L’autre est architecte et a notamment contribué à l’expo « Finir la ville en banlieue », organisée par Le Monde. Bruno Marzloff (le sociologue) et Emmanuel Combarel (l’architecte) se sont rencontrés sur Réinventer Paris, un appel à projets urbains innovants lancé par la mairie de Paris et pour lequel ils réfléchissent à une autre manière de faire des bureaux. Nous leur avons tiré les pierres du nez.

Quelle est votre perception des immeubles de bureaux ?

Emmanuel Combarel : Selon moi, un immeuble de bureaux doit être conçu de manière à ne pas dicter la pratique qu’en ont ses utilisateurs. En tant qu’architecte, il me faut admettre que le bâtiment que je livre pourra potentiellement être utilisé à contre-emploi de ce que j’ai prévu. Et ça, le bâtiment doit être en capacité de l’encaisser. Après, il convient de savoir où l’on met le curseur, c’est-à-dire définir jusqu’à quel point une construction doit dicter les usages de ses utilisateurs et jusqu’à quel point elle doit être un potentiel dont on va pouvoir se saisir. En cela, le modèle haussmannien est extraordinaire. Un immeuble peut avoir été édifié à l’origine pour de l’habitat mais se retrouver transformé en bureaux, en hôtel ou en grand magasin. Tout le contraire des immeubles de bureaux d’aujourd’hui qui dégagent une certitude qui me laisse pantois. Je me demande toujours quand je vois ces magnifiques bâtiments ce que font les gens dedans. On a l’impression que la manière dont ils travaillent est conditionnée par le bâtiment lui-même. Je trouve plus intéressant lorsque l’architecture laisse une place à l’incertitude.

Comment un immeuble de bureaux doit-il prendre sa place dans la ville ?

E.C. : On dit que ce qui caractérise la ville, c’est la diversité. Or la ville, ce sont aussi des phénomènes de concentration. On s’aperçoit par exemple que le bureau appelle le bureau. Comme il y a des bureaux à La Défense, on y a fait encore plus de bureaux. C’est pourquoi je pense que le bureau revêt une dimension politique car il pose des questions de société : Quelle ville voulons-nous ? Où voulons-nous de l’emploi ? Est-ce qu’il faut le répartir ou le concentrer ? Ce sont des questions complexes et aucune vérité ne s’impose.

 

 

Bruno Marzloff : Le bureau est en effet un sujet politique parce qu’il est le miroir d’une sociologie en rupture. Sommes-nous en mesure de produire une utopie de ces espaces qui hébergent la plus grande part de nos vies actives ? C’est ce qui nous a guidé dans la réflexion que nous avons menée pour Réinventer Paris et qui a abouti au projet d’immeuble « Ressources humaines » dans le quartier des Batignolles. Selon nous, l’expression générique « immobilier d’entreprise » va s’effacer au bénéfice d’ « immobilier du quotidien », car celui-ci contient désormais celui-là. Il permet de penser d’autres organisations du travail, d’autres statuts de l’emploi. Après un siècle de fordisme durant lequel tout était bien séparé, une porosité s’insinue désormais entre les sphères personnelle, sociale et professionnelle. Une enquête récente (Mobilités émergentes, Obsoco/Chronos) révèle que 42% des actifs interrogés déclarent travailler à domicile hors des horaires normés de bureau. C’est un des mérites de Réinventer Paris que d’inviter les parties prenantes à prendre la mesure de cette sociologie dérangeante.

En 2006, Alessandro Baricco dans Les barbares désigne ainsi les jeunes de 20 ans animés d’une autre façon de vivre et dotés d’un intellect et d’une hyperagilité qui les fait jongler avec toutes les ressources disponibles pour recomposer en permanence leur écosystème en temps réel. Ce sont eux par exemple qui façonnent les lieux de coworking. Cela appelle une malléabilité considérable de l’offre de bureaux. Les promoteurs en tirent comme conclusion que la valeur de l’immobilier est en train de se déplacer des mètres carrés aux services.

 

E.C. : En même temps qu’émerge le coworking, on voit des entreprises adopter des comportements de plus en plus paternalistes. Elles proposent à leurs salariés d’accéder à un éventail de services directement sur leur lieu de travail. Sous couvert de bien-être, ce sont des groupes qui se renferment sur eux-mêmes.

B.M. : Regrouper toutes les ressources de la vie sur le lieu de travail, c’est le risque du bunker ! Googleplex (le siège de Google en Californie connu pour intégrer de nombreux services à destination des employés du groupe, Ndlr) comme le siège d’Apple ou le mégaprojet de ville Facebook soulignent la limite d’un exercice – pourtant indispensable – de l’intégration du quotidien. Où se trouve l’équilibre ? Une partie de la réponse se niche du côté des mobilités. D’une part, les mobilités numériques recomposent la distribution des échanges dans cet éparpillement des protagonistes. D’autre part, l’offre de mobilités physiques doit favoriser les agilités, l’ouverture à la ville. Enfin, les espaces aussi doivent se concevoir en agilité. Rude exercice pour nos cerveaux rompus à l’exercice du pérenne et du rigide, mais perplexes face à l’adaptation permanente. C’est ainsi que nous avons pensé une station de mobilité alternative au sein même du projet « Ressources humaines », en lien avec une plateforme de transport public proche. Cette station donnerait accès à des vélos en libre service, du covoiturage ou de l’autopartage, des modes de déplacement qui font partie de la ville actuelle, donc du travail.

 

 

Dans ce même projet nous travaillons sur un concept de régies locales de données rattachées aux immeubles, au quartier, à la ville et au-delà. Le principe est le suivant : les résidents acceptent que la régie collecte certaines de leurs données (horaires de travail, lieu d’habitation, modes de déplacements, etc.). En contrepartie, ils accèdent à des services appropriés. Ces régies, gérées par un tiers de confiance, s’inscriraient dans un cadre réglementaire. Il s’agit d’un autre usage des données que celui de Google. Google est global. Le but ici est de partir du local, car c’est là que les données sont les plus circonstanciées, mais c’est là aussi que tous les protagonistes peuvent débattre concrètement des services que ces données fabriqueront demain.

L’essor de modes d’organisation comme le télétravail ne nécessite-t-il pas de repenser le dimensionnement des immeubles de bureaux ?

E.C : Il existe une maxime du général vietnamien Nguyên Giáp (1911- 2013) qui dit « Si l’ennemi se concentre il perd du terrain, s’il se disperse il perd sa force ». Quand l’immobilier de bureaux se concentre, cela donne La Défense, ce qui assèche les territoires autour. Néanmoins, une entreprise ne risque-t-elle pas de perdre en force si les espaces de travail sont disséminés ? La concentration et la répartition sont des questions complexes et aucune solution ne s’impose.

Prenons l’exemple de Tokyo. Contrairement à Paris, Tokyo n’a jamais été une ville militaire. Elle n’a donc pas été entourée de fortifications, ce qui lui a permis de se construire de manière multipolaire. On pourrait imaginer la même chose pour le Grand Paris, avec différents pôles d’attractivité ayant chacun leurs spécificités et répartis sur l’ensemble du territoire. On sortirait ainsi d’une ville centripète pour une ville où une multitude de centres coexistent. La ville multipolaire est à mon sens beaucoup plus prometteuse d’avenir.

 

Tokyo
Tokyo

 

B.M. : Concentration et dispersion, voilà encore un enjeu d’équilibre. Cette réflexion des équilibres métropolitains est indissociable d’un regard sur des bassins de vie délités au-delà du raisonnable. Penser le travail ne peut se limiter à son lieu principal d’exercice. Les concepteurs doivent avoir en tête le quotidien de ses usagers. Par ailleurs, une réflexion doit également être menée sur la manière d’exploiter les immeubles de bureaux en dehors de leurs traditionnels horaires d’activité. Aux Mureaux, des urbanistes ont travaillé sur la façon d’utiliser des espaces publics comme les collèges, les lycées, les bibliothèques ou les gymnases, pour d’autres activités que leur activité de destination, et ce pendant les temps où ils sont inutilisés. Et ça marche !

E.C : Innover, repousser les limites, c’est aussi sortir de l’architecture pour se nourrir des réflexions d’autres domaines. Par exemple, l’une des valeurs actuelles est le développement durable. Des industriels, les sciences techniques et humaines, des artistes participent à la réflexion sur la question environnementale et tout cela nous nourrit. Il faut également aborder différemment les cadres réglementaires. D’une manière générale, notre système réglementaire impose, alors que l’accueil des personnes à mobilité réduite, la sécurité incendie ou le développement durable – pour ne citer que quelques aspects de ce qui constitue l’architecture – sont des exigences positives, porteuses d’optimisme et qui devraient inviter à des conceptions singulières, à des innovations architecturales. Le caractère unitaire et monolithique de notre système réglementaire est en décalage avec les attentes et les spécificités de notre société.