Culture
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La MC93 a eu chaud, l’héritage de Malraux aussi

Sergio Grazia, MC 93 à Bobigny.

Menacée par un gel de crédits finalement annulé, la MC93 a eu chaud en plein mois de juillet. Pour Pierre Chapdelaine, élu à la culture de Bobigny, l'alerte dit quelque chose de plus profond : cinquante ans après la mort d'André Malraux, l'ambition d'une culture pour tous vacille. Sauf peut-être à la sortie de la ligne 5. Entretien.

Comment avez-vous, en tant que conseiller municipal délégué à la culture de Bobigny, accueilli l’annonce du dégel ?

 Pierre Chapdelaine, élu à la culture de Bobigny : La vidéo que j’avais enregistrée la veille du dégel disait : « On va se battre. » Je l’ai réenregistrée le lendemain matin pour dire : « On vient d’apprendre le dégel. » Une très bonne nouvelle pour les 28 établissements de dimension nationale qui étaient concernés — l’Orchestre national de Lille, l’Opéra de Lyon, le théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, La Commune d’Aubervilliers, la Maison des arts de Créteil et, évidemment, la MC93. Mais il va falloir tout remettre à plat, parce qu’il y a quelque chose qui cloche au pays de Malraux.

Qu’est-ce qui cloche ?

On a un État qui a attaqué l’os — et pas seulement dans la culture. Les subventions arrivent le plus tard possible, et cette année, des coupes franches : on annulait des crédits au mois de juillet, sur 2026, alors que la saison commence en septembre et que tout est déjà payé, déjà engagé. Une saison de scène nationale, c’est une soixantaine de spectacles — une quarantaine dans les murs, plus les actions hors les murs — qui se construit quatorze mois, voire deux ans à l’avance. Et cette annonce de surgel, demandée par Bercy, est arrivée symboliquement pendant Avignon, au moment précis où les lieux font leurs courses pour un ou deux ans plus tard.

« Finalement, à Bobigny, il se passe des choses »

Qui vient à la MC93 ?

Un peu moins de 50 % du public des spectacles vient de Seine-Saint-Denis, et 11 % de Bobigny. On peut toujours faire mieux, mais certains détracteurs racontent que la salle est remplie à 95 % de Parisiens : c’est démenti par les billets. Et il y a une vraie politique d’accès : le Pass illimité, à partir de 8 euros par mois pour les Balbyniens, ouvre plus de 40 spectacles dans l’année — des spectacles qui sont souvent des lieux de réflexion et d’émancipation, des lectures sur le déni de grossesse aux pièces sur le bouleversement climatique dans l’agriculture.

Tant mieux, donc, si des Parisiens viennent à Bobigny ?

Tant mieux ! S’il n’y avait pas la MC93, ils ne viendraient jamais. Notre travail d’élus locaux, c’est qu’ils reviennent, et qu’ils découvrent au passage le cinéma Alice Guy et Canal 93. Des gens sortent le soir de la ligne 5 place Pablo-Picasso, dans une gare routière qui ressemble à un champ de foire, prennent la direction de la MC93 et se disent : « Finalement, à Bobigny, il se passe des choses. » Certains ont même emménagé ici pour ça.

Au-delà des spectacles du soir, que fait concrètement une scène nationale dans une ville comme Bobigny ?

D’abord par les écoles : l’année dernière, les équipes d’Hortense Archambault ont accompagné 38 structures et embarqué 77 classes dans des projets artistiques — quasiment toutes les écoles de Bobigny, les collèges, le lycée Louise Michel, des établissements jusqu’à Bondy, Drancy, aux Pavillons-sous-Bois et au Blanc-Mesnil, sans oublier les conservatoires de Bobigny, Bagnolet et Pantin. Pour la plupart des gamins, c’est le premier contact avec le théâtre. Et puis par tout un travail avec les structures du champ social et de l’insertion : les mineurs isolés, la Croix-Rouge, les mamans de Bobigny, l’aide sociale à l’enfance, les centres de seniors, l’hôpital Avicenne, les structures liées au handicap. Le dernier spectacle donné avant l’été, Chez Samy de Claire Lasne Darcueil, réunissait 45 amateurs et amatrices sur scène, pour cinq représentations devant une salle quasiment pleine — la plupart des Balbyniennes et des Balbyniens. C’est toute cette dynamique locale qui était menacée.

« On ne peut pas piétiner un héritage »

Le dégel clôt-il le débat ?

Non. Une saison, ce sont des compagnies, des techniciens, des intermittents : toute une économie qui souffre quand la locomotive ne peut plus assumer son rôle. Le dégel est une bonne nouvelle, mais le débat va se reposer dans trois ou quatre mois, avec la loi de finances 2027. On nous annonce déjà des baisses.

En novembre, on célébrera les 50 ans de la mort d’André Malraux, qui a inventé les maisons de la culture — dont la MC93 est l’héritière directe. Où en est son ambition d’une culture pour tous ?

Elle est vivante ici, tous les jours : dans les gamins qui découvrent le théâtre, dans les 45 amateurs sur le plateau de Chez Samy, dans un territoire où le travail d’émancipation, de réflexion, mais aussi d’émerveillement est absolument vital. Ce qui vacille, c’est le portage par l’État de cette ambition, qui était une des marques de la politique française depuis De Gaulle. On ne peut pas piétiner un héritage. Alors allez au Panthéon dire bonjour à André Malraux en novembre — ou plutôt : venez à Bobigny, à la MC93 et à Canal 93. C’est là que son ambition continue de se jouer.

Infos pratiques

MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny. Métro ligne 5, station Bobigny – Pablo Picasso, puis 5 minutes à pied par le boulevard Maurice Thorez ; tramway T1, station Hôtel-de-Ville de Bobigny – Maison de la Culture. La saison 2026-2027 s’ouvre le 26 septembre. Billets de 12 à 30 euros. Le Pass illimité donne accès à plus de 40 spectacles pendant dix mois : 15 euros par mois (11 euros pour les habitants de Seine-Saint-Denis, 8 euros pour les moins de 30 ans et les Balbyniens). Billetterie fermée jusqu’au 25 août inclus. Programme et réservations sur mc93.com.

L'opéra hip-hop Orestie tiré de la tragédie grecque d'Eschyle / DR
L’opéra hip-hop Orestie tiré de la tragédie grecque d’Eschyle / DR

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