
On est passé à deux doigts de l’oublier. L’ancienne gare de déportation de Bobigny, sauvée in extremis de la destruction, a un nouveau directeur. Ari Brodach est ingénieur nucléaire, spécialiste de la ville durable, ex-directeur de la transition écologique du 93. Et désormais un homme de mémoire.
J’y suis retourné il y a quelques jours, dix ans après ma première visite. Le lieu n’a presque pas changé. Les pavés sont un peu de guingois, assez pour m’obliger à chercher mon pas. C’est ça qui reste : un sol qui ne se laisse pas traverser normalement. Les rails aussi sont restés, ceux qui menaient à Auschwitz et qui donnent aujourd’hui sur un nœud ferroviaire utilisé par les RER. Il y a des panneaux, quelques bancs gravés, une plateforme à la taille exacte d’un wagon. Et le vide. Toujours le vide. C’est la première chose qu’Ari Brodach me dit quand on commence à marcher : « On ne le comblera pas. »
L’ingénieur et le vide
Il a pris ses fonctions il y a quelques semaines. Avant cela, il pilotait des politiques publiques environnementales ou participatives, depuis vingt-cinq ans à Lille, Paris, puis en Seine-Saint-Denis. Rien, dans ce parcours, ne destinait cet ingénieur à diriger un lieu de mémoire. « Je suis un développeur de politiques publiques », dit-il, comme s’il testait encore la formule.
C’est par hasard qu’il a découvert l’offre d’emploi par hasard, sur le fil LinkedIn de sa compagne. Elle ne serait jamais apparue sur le sien : les algorithmes avaient décidé autrement. « Ça m’a stimulé et je me suis dit : pourquoi pas ? » Le hasard n’explique pas tout. Il évoque une lassitude récente, née moins de la science que du climat politique. « Quand j’ai commencé, sur le changement climatique, on avait des certitudes à 60 %. Là, on est à 101 %. Mais aux échelles nationale ou européenne, la volonté politique, elle, a reculé. Je suis passé de l’indignation à la colère. Et ça, ce n’est plus un moteur. »
La gare est arrivée à ce moment-là. Après la lecture d’un reportage du Monde sur des collégiens de Seine-Saint-Denis emmenés à Auschwitz. Par le réseau de lieux de mémoire que le Département relie peu à peu : Drancy, fort de Romainville, Pantin, Bobigny. Par l’intuition qu’il existe peut-être des enjeux qui conditionnent ceux auxquels il consacrait ses journées : recréer du lien là où il manque.
Nous descendons vers les rails. Ari marche sans regarder ses pieds, déjà accordé au rythme du lieu. « Regarde l’esthétique du vide, dit-il. Ce site a une vertu en lui-même. On n’y touche pas. » Les pavés sous nos pas sont ceux qu’ont foulés 22 500 déportés entre juillet 1943 et août 1944. Certains ont été sciés pour l’accessibilité, « mais ce sont les mêmes pavés. »

Ce qui reste
C’est lui qui a choisi de rendre permanente l’exposition de Tal Bruttmann qui retrace le trajet entre Bobigny et Auschwitz. Avec son équipe, il prépare pour mai une exposition Charlotte Salomon – la peintre allemande réfugiée en France, celle qu’Ari appelle l’inventrice du roman graphique contemporain, partie sur le convoi 60 depuis cette gare – dont les cartels seront rédigés par des lycéens de Bobigny. « Ma petite touche budget participatif », dit-il avec un sourire.
Ari n’est pas médiateur, il le dit sans cesse. Il a un conseil scientifique avec des historiens réputés et des professeurs engagés : Denis Peschanski, Thomas Fontaine, Renée Poznanski. Mais ce qui l’anime, c’est une conviction simple : la transmission de cette mémoire doit dépasser le cercle des gens déjà convaincus. Par les arts, par le participatif, avec les élèves qui écrivent des slams pour des cérémonies devant le préfet. « J’ai entendu le slam écrit par des CM2 d’écoles de Bobigny en hommage aux 3 285 enfants déportés depuis cette gare. C’était puissant et magnifique. »
D’ailleurs, il a des projets plein les poches. Avec les artistes du Wonder, le tiers-lieu du canal de l’Ourcq, ou un apiculteur-artiste qu’il voudrait voir travailler les jardins en friche qui longent la gare. Pourquoi pas aussi des circassiens, des danseurs ? Les anciens logements des cheminots, qu’il rêve de transformer en résidence d’artistes. Mais sous les projets, on devine autre chose : un homme qui cherche encore comment ce lieu va le toucher, et comment il va, à son tour, oser y toucher.
On s’arrête devant la phrase gravée sur un mur, à l’entrée du site. Ari la cite de mémoire, et la mémoire déforme légèrement. « Une bouche qui pliait, comme vous. » Le texte dit priait. Je ne le corrige pas. C’est la Préface en prose de L’Exode, écrite en 1942 par Benjamin Fondane, poète juif roumain arrivé à Paris en 1923, déporté depuis cette gare sur le convoi 75 en mai 1944, mort à Auschwitz en octobre. Il écrivait depuis Bobigny : « un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée, nous serons au-delà du souvenir, la mort aura parachevé les travaux de la haine, je serai un bouquet d’orties sous vos pieds. Alors, eh bien, sachez que j’avais un visage comme vous. »
Depuis le début, une question me poursuit. J’attends d’être face aux rails pour la poser.
Comment fait-on pour porter ça tous les jours ? Il sourit, sans chercher à rassurer. « Je ne sais pas. Peut-être que ça m’aide à mettre à distance. » Une pause. Puis : « Je n’ai pas encore entamé le travail introspectif de ma vie. » Un train de fret passe sur la Grande Ceinture voisine.
Infos pratiques : Mémorial de l’ancienne gare de déportation de Bobigny, 151, av. Henri-Barbusse, Bobigny (93). Ouvert du mercredi au dimanche de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h à 17 h. Entrée libre. Accès : métro Bobigny Pablo Picasso (ligne 5) ou La Courneuve 8 mai 1945 (ligne 7) puis tram T1 arrêt Escadrille Normandie-Niemen. Visites guidées sur réservation.






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27 mars 2026 - Bobigny