Culture
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Balade aux frontières de l’Île-de-France, dans l’intimité du peintre Alfred Manessier

Le peintre Alfred Manessier, figure de l'école de Paris, a vécu et travaillé jusqu'à sa mort en 1993 dans une ancienne ferme d'Émancé, aux confins des Yvelines. Son fils Jean-Baptiste Manessier ouvre l'atelier resté intact, sur réservation, à une heure de marche de la gare de Gazeran. On en revient avec des histoires plein la tête et des figues volées plein les poches.

La dernière gare avant la Beauce

Quand j’ai eu Jean-Baptiste Manessier au téléphone pour organiser la visite, plusieurs jours avant, je lui ai annoncé que je viendrais à pied depuis la gare la plus proche. Ça l’a beaucoup fait rire. Venir à pied ? La gare la plus proche, c’est Gazeran, à 10 km de l’atelier. Presque une cahute posée sur la ligne Paris-Chartres, dernière halte d’Île-de-France avant le changement de région et de département. Les TER y marquent l’arrêt, et l’on se retrouve à quarante minutes de Montparnasse au milieu des champs. L’aubaine.

De là, on traverse des cultures et des bois, on longe un étang ou deux, on salue quelques très beaux chênes anciens. Oui, c’est la Beauce. Puis la plaine agricole se casse. On descend un sentier qui a des airs de petite forêt de Fontainebleau, du sable, des blocs de grès. L’impression n’est pas un mirage : Émancé fut un village de carrières, et son grès est parti paver le Paris d’Haussmann par cette même ligne de chemin de fer qui vient de me déposer. Sous un des blocs, je tombe sur des gravures rupestres, que je crois néolithiques tant la région en compte. Plus bas coule la Drouette, une rivière au nom bien médiéval. Et puis on arrive dans le village d’Alfred Manessier.

Une porte ouverte aux amis et aux chats

Devant l’ancienne ferme, un portail de bois bleu squatté par la végétation, et deux plaques : Maison des Illustres, Patrimoine d’intérêt régional. Les seuls signes que cette maison n’est pas banale. Jean-Baptiste Manessier et son épouse nous accueillent dans la cour, il y a tout de suite quelque chose de très chaleureux. On nous lit un texte d’époque sur la maison de Thérèse et Alfred Manessier : porte ouverte en toute saison aux amis et aux chats de passage, repas partagés sans qu’il fût besoin de s’annoncer, on y cultivait le rire, on y pratiquait la joie. Nous sommes en plein été indien, il flotte un air de vacances. Jean-Baptiste Manessier prend place sur un tabouret d’atelier sur le seuil de la maison, chapeau de paille à la main, et commence à raconter. Quarante minutes passent là sans que personne les voie passer, avec l’impression d’écouter une belle histoire, une histoire inespérée. La visite entière durera deux heures, du jardin à la maison, puis au grand atelier.

L’atelier arrêté en 1993

On suit nos hôtes dans la maison, puis dans l’atelier, puis dans le jardin, et tout semble sur le fil. La maison a toujours été rustique, prévient Jean-Baptiste Manessier. Dans les pièces, aux murs et jusque dans le jardin, des gravures, des peintures, des lithographies, des sculptures sur bois et sur pierre, signées pour beaucoup d’amis du peintre, certaines dédicacées à la main : Jean Le Moal, Gustave Singier, Jean Bertholle, Zao Wou-Ki, le sculpteur Étienne-Martin, la sculptrice Juana Muller, dont un grand oiseau de pierre se dresse dans les fourrés. Aucun cartel, aucune vitrine, mais un souvenir attaché à chaque œuvre. On visite la maison d’Alfred Manessier comme une maison d’artistes et d’amis. Pas comme un musée, ni même un mémorial.

Pourtant, dans le grand atelier, rien n’a bougé depuis 1993. Les bocaux de pigments alignés sous la verrière, la boîte de peinture d’adolescent avec sa petite marine dans le couvercle, la dernière palette. L’épouse de Jean-Baptiste Manessier retourne pour nous des toiles plus grandes qu’elle. Accrochée au mur, une copie manuscrite d’une lettre de Wolfgang Amadeus Mozart à son père, recopiée sous le titre « Notre amie la mort ». On y lit que la mort est « cette véritable et parfaite amie de l’homme ». À côté, la dernière toile d’Alfred Manessier, terminée peu avant l’accident de voiture qui l’a emporté, à 81 ans. Elle est lumineuse. Rose. On imagine que c’est la lumière d’un soleil très matinal sur la Beauce. On peut toujours fantasmer.

A côté, justement, une série d’esquisses au crayon, des blés, des branches, des pluies de traits, rangées sous un feuillet où Alfred Manessier a noté de sa main : « dans le chemin au-dessus de la maison. Émancé ». Le peintre qui ne se promenait pas montait ce chemin, crayon en poche, avant de redescendre transformer ses griffures en toiles monumentales. Ce chemin au-dessus de la Drouette, c’est celui par lequel je suis arrivé.

Ni au firmament ni dans la misère

Devant nos questions, Jean-Baptiste Manessier déroule la vie de son père mieux qu’aucun médiateur culturel ne saurait le faire. Naissance en 1911 à Saint-Ouen, près d’Abbeville. Adolescent, il se lève à cinq heures du matin pour peindre les ciels du Crotoy. Un livre sur Rembrandt offert par son parrain décide de tout : « Je veux vivre comme ce type-là ». Monté à Paris pour l’architecture, il copie Rembrandt au Louvre et n’achèvera jamais son diplôme. La suite tient en quelques jalons. L’exposition « Vingt jeunes peintres de tradition française » en mai 1941 à la galerie Braun, au nez et à la barbe de l’occupant, avec Jean Bazaine, Jean Le Moal et Gustave Singier, ses amis de toute une vie. Une retraite à la trappe de Soligny en 1943, dont il sort avec la foi et le virage vers l’abstraction. Le vitrail découvert à Chartres, où le hasard lui fait rencontrer une maison verrière dont la succursale parisienne se trouvait au 205 de la rue de Vaugirard, à côté de son atelier du 203. Le Grand Prix de peinture de la Biennale de Venise en 1962, enfin, juste avant que le marché de l’art ne bascule vers New York et n’efface peu à peu cette génération. 

« On a bien vécu, mais sans luxe », résume Jean-Baptiste Manessier. Un artiste du XXe siècle qui n’était ni au firmament ni dans la misère, connu sans être une star des marchés, et dont le fils raconte avec une honnêteté désarmante l’obstination, la sincérité et une forme de modestie.

 

Un héritage à la force des enfants

Dans le grand atelier, devant la magnifique tapisserie tissée pour Alfred Manessier par ses artisans lissiers, Jean-Baptiste Manessier, artiste lui-même, passé par la photographie puis par le théâtre, change un peu de registre. Il glisse vers la confidence : ses doutes sur sa capacité à transmettre, son espoir de voir le lieu persévérer après lui. Le besoin désespéré d’un soutien public pour sauver les lieux. 

Que faire d’un atelier pareil ? Pendant le confinement, la fille cadette de Jean-Baptiste est venue vivre ici avec une troupe de comédiens et un jeune metteur en scène. C’est en venant les voir qu’on lui a soufflé d’aller frapper à la porte de l’État. Au musée de Rambouillet, à moins de 10 km, il s’est présenté : « Je suis l’héritier de Manessier. » On lui a répondu : « Manessier ? Mais où ça ? » Personne ne savait que l’atelier existait. Huit jours plus tard, la DRAC était là, puis le Département, la Région, le ministère de la Culture. La maison est devenue Maison des Illustres, la petite plaque rouge en témoigne près de la porte. À Abbeville, sa ville natale, un autre projet avance, porté d’abord par la sœur de Jean-Baptiste Manessier. « Ça fait beaucoup d’occupations pour un monsieur à la retraite », sourit-il, et derrière le sourire on sent l’envie de transmettre, et l’émotion qui affleure quand il parle de son père.

C’est fragile. Fragile comme un héritage qui tient à la volonté des enfants d’un peintre mort il y a plus de trente ans, jamais oublié mais connu des seuls familiers de l’histoire de l’art. Fragile comme ces toiles que l’on retourne pour le visiteur, comme cette façon d’accueillir des inconnus en amis, rare entre toutes.

Avant de repartir, je pique quelques figues sur l’arbre des voisins. Sur le chemin du retour, des aboiements, puis des coups de feu : la chasse a commencé dans les champs, et sur le domaine du château de Gazeran que je longe avant de reprendre le train. Le TER me ramène à Montparnasse, les doigts encore sucrés.

Infos pratiques :  Gare de Gazeran, ligne Paris Montparnasse-Chartres, environ 40 minutes de trajet. Atelier Alfred Manessier à Émancé (Yvelines), visite sur réservation. Jusqu’au 11 octobre, exposition Alfred Manessier consacrée au Nord à Dunkerque, aller-retour possible dans la journée en TGV.