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« Au troisième arrêt, il y a des gens qui s’endorment au pied des arbres »

Claude Lagarde, sylvothérapeute. DR
Claude Lagarde, sylvothérapeute. DR

Né dans le Livradois, en Auvergne, où il apprend la forêt dans les pas de son grand-père, Claude Lagarde a été technicien forestier de l'ONF dans l'Est, dans le Sud, puis à Fontainebleau à partir de 1997. Guide forestier indépendant depuis 2012, il propose des bains de forêt inspirés de la pratique japonaise. Pas de rituel, pas d'esprit des arbres, pas de promesse de guérison : trois arrêts, trois postures et des sens qu'on rallume un par un.

L’office de tourisme du Pays de Fontainebleau vous présente comme « sylvothérapeute ». Vous n’aimez pas le mot…

Claude Lagarde. Parce que dans « sylvothérapie », il y a thérapie. Et quand on met ça dans la tête des gens, ils ont l’impression qu’on va les guérir de quelque chose. Je n’ai pas cette prétention. En les emmenant en forêt, je cherche simplement à ce qu’ils soient apaisés, reconnectés à la nature. Je suis loin de toute idée chamanique, de cet ésotérisme qui trône un peu partout. Quand on regarde ce que font certains praticiens, il y a l’esprit des arbres, tout un rituel. Ça me semble très éloigné de la pratique telle que l’ont conçue les Japonais, à l’origine de cette technique. Moi, je me suis calé uniquement là-dessus, sur les travaux du docteur Qing Li, immunologiste japonais, et d’autres médecins qui ont étudié la question au Japon.

La forêt apaise, elle ne guérit pas

Sur quoi reposent ces travaux ?

Sur des expériences. Le docteur Qing Li et d’autres chercheurs ont comparé des personnes exposées à des environnements urbains et forestiers, en mesurant notamment le cortisol ou la pression artérielle. Plusieurs études observent une diminution de ces marqueurs de stress en forêt. Les chercheurs s’intéressent aussi aux phytoncides, des substances volatiles émises par les arbres, qui pourraient participer à certains de ces effets, même si les mécanismes ne sont pas encore complètement établis. Un programme de recherche doit justement approfondir cette question en France, notamment avec la faculté de médecine de Nancy et l’ONF. Moi, je me base uniquement sur cette approche-là.

Qu’est-ce que vous demandez concrètement aux gens qui vous suivent ?

De reprendre le contrôle de leurs sens. Mon credo, c’est celui-ci : en milieu urbanisé, nos sens sont agressés. Ce ne sont plus eux qui vont chercher les informations, ce sont les informations qui arrivent brutalement vers nous. Les lumières sont énervées, les couleurs agressives, les bruits aussi, les odeurs épouvantables. On est dans une réception passive et saturée. En forêt, je demande l’inverse : dynamiser ses sens pour aller chercher l’information. Il y a des odeurs très subtiles, parfois très fugaces parce que de petits courants d’air s’écoulent entre les arbres, et on les prend ou on ne les prend pas. Il y a une multitude de couleurs, des mouvements presque imperceptibles, des bruits infimes qu’on n’entend jamais. D’un seul coup, on a l’impression que notre système auditif s’est développé.

Vous parlez souvent d’un « petit gène forestier » qu’on aurait tous en nous. Image de pédagogue ou vérité scientifique ?

C’est une image, mais elle dit quelque chose. Depuis qu’on est humains, on a vécu en forêt pendant des millénaires. Elle nous a guéris, hébergés, nourris. L’humain a passé 99 % de son existence hors des villes : l’urbanisation est un phénomène massif du XXe siècle, c’est tout récent. Moi, je pense que ça ne s’efface pas comme ça. Ce petit gène forestier, c’est comme une noisette qui reste en terre pendant des années et qui germe dès que les conditions sont réunies. Il suffit d’aller le solliciter. Et je le vois à la sortie : les gens se disent entre eux « la forêt, j’avais oublié que c’était ça », « avec mon grand-père, j’allais en forêt ». La forêt ne nous ressent plus comme un intrus, et on ne se sent plus comme un intrus dans la forêt.

Trois heures pour se laisser guider 

Comment se déroule une sortie ?

Je ne prends jamais plus de dix personnes, au-delà ça devient ingérable. La sortie dure deux heures et demie, trois heures. J’explique le mode opératoire, puis on se déplace en marchant, à mon rythme, chacun dans sa bulle : ce que font les autres n’intéresse personne. Je fais trois arrêts. Vingt minutes pour le premier, vingt minutes pour le deuxième, et le troisième, je le prolonge, une demi-heure. À chaque arrêt, je préconise trois postures : le front appuyé contre l’arbre ; le dos contre l’arbre, une paume et les doigts sur l’écorce, l’autre main posée sur le plexus solaire ; ou tout simplement assis au pied de l’arbre. Cela étant, je n’impose rien. Je ne suis pas dirigiste, je ne fais que guider. Les gens se font leur menu.

Et le choix de l’arbre ?

Il est libre aussi. Je présente les essences, parce que certains ne les connaissent pas du tout : voici le hêtre, le chêne, les résineux. Dans la culture, les résineux passent pour tonifiants avec leurs émissions de résine, le hêtre pour plutôt sédatif. Ce n’est pas fondé sur des recherches scientifiques, c’est de l’ordre de la tradition, et je le dis. J’incite à choisir de gros arbres, il y a un effet de masse qui aide. Mais si quelqu’un préfère un arbre plus jeune, aucun problème. Une seule règle : on ne change pas d’arbre en cours d’arrêt.

Qu’est-ce que vous observez pendant ces trois heures ?

Dès la sortie du premier arrêt, les gens sont déjà détendus. Les gestes sont plus lents, il y a moins de nervosité, c’est très visible. Puis ils commencent à bâiller, et quand les gens bâillent, c’est qu’ils se détendent. J’ai des repères comme ça. Au dernier arrêt, il y a des gens qui s’endorment au pied des arbres, d’un sommeil tellement profond que quand j’arrive pour les chercher, les branches qui craquent sous mes pieds ne les réveillent pas. Je touche l’épaule : au premier contact, ils ne se réveillent pas. C’est au deuxième qu’ils ouvrent les yeux, et ils se demandent où ils sont. En dix minutes de sommeil.

Les phytoncides n’expliquent quand même pas tout…

Non. Au contact apaisant des arbres s’ajoute autre chose : pendant ces trois heures, ils n’ont aucun souci. L’itinéraire est sécurisé, je le connais par cœur, ils n’ont pas à se demander où ils sont ni où ils vont. Je suis là s’il se présente quoi que ce soit, ceomme un sanglier qui traverse. C’est moi qui gère leur temps. Ils n’ont plus une seule décision à prendre, ils s’abandonnent complètement.

Qui vient à vos bains de forêt ?

Des entreprises, à l’occasion d’un séminaire. Des individuels. Il y a aussi le cadeau : on offre une séance à quelqu’un. Mais dans la grosse majorité des cas, les gens ne savent pas ce qu’ils viennent faire. Les sensibilités sont très variables. J’ai des personnes hypersensibles, à la lumière, aux sons, aux odeurs. Une participante m’a écrit trois semaines après une sortie pour me dire qu’elle en ressentait encore les bénéfices. Et puis il y a des gens qui n’y sont pas sensibles du tout. Une fois, une dame m’a dit dès le premier arrêt : « Monsieur, je n’adhère pas. » Je lui ai répondu : « Ce n’est pas un problème, restez avec moi et on va parler de tout autre chose. » À la fin, je fais un débriefing, mais ce sont les gens qui se parlent entre eux : qu’est-ce qui vous a plu, à partir de quel moment avez-vous senti le bienfait. Je suis juste modérateur. Et là sortent toutes ces perceptions que les gens ignoraient complètement avant d’entrer en forêt.

Quinze millions de visites par an à Fontainebleau, une consommation d’espace naturel qui ne faiblit pas. Les gens savent-ils encore être en forêt ?

La forêt de Fontainebleau souffre de la fréquentation. Et fréquentation veut dire pollution, risque d’incendie, dégradation des milieux, dérangement de la faune. Regardez le week-end de l’incendie de juillet : la forêt était interdite à la fréquentation, elle était pleine. Des randonneurs, des vététistes, des gens qui faisaient des pique-niques. Un bénévole était là pour informer les visiteurs, on lui répondait très clairement : « L’interdiction, je m’en fous. » Moi, je suis originaire du Livradois, en Auvergne. Là-bas, je peux me balader pendant quatre jours dans les forêts sans rencontrer personne. La tranquillité, la pureté de l’air, l’apaisement qu’on trouve dans ces milieux-là, un relief à peine vallonné, sans agressivité du paysage. C’est un peu ça que je cherche à faire retrouver aux gens, ici, à trois quarts d’heure de Paris.

Informations pratiques ici.

L'Île de loisirs de Bois-le-Roi aux portes de la forêt de Fontainebleau / © Manon Gayet pour Enlarge your Paris
L’Île de loisirs de Bois-le-Roi aux portes de la forêt de Fontainebleau / © Manon Gayet pour Enlarge your Paris

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