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« La nuit parisienne va très très bien, et elle a passé le périph »

Le Kilomètre 25 sous le périph au niveau de la Porte de la Villette / © KM25
Le Kilomètre 25 sous le périph au niveau de la Porte de la Villette / © KM25

Éric Labbé est une figure de la nuit grand-parisienne, notamment au nord-est. Il assure la communication du Mia Mao, le plus grand club électro du Grand Paris, ouvert il y a un an à La Villette dans une ancienne halle industrielle de 3 000 m². En 2009, ce disquaire avait défrayé la chronique avec une pétition qui dénonçait la « mort de la nuit » à Paris. Quinze ans plus tard, la ville s'est hissée au rang de référence européenne dans les classements internationaux. Il fait le point.

Le Mia Mao vit sa deuxième saison au bord du canal de l’Ourcq. C’est le symbole de quelque chose ?

Eric Labbé : La Villette, c’est aujourd’hui la plus grosse concentration de lieux de fête électronique en Europe. On avait dénombré avec Le Parisien une douzaine de lieux à dix minutes à pied, dont des paquebots comme le Kilomètre 25 et le Mia Mao, avec des jauges à 3 000 personnes. Ils se trouvent dans des quartiers avec peu d’habitations, donc beaucoup moins de frictions. C’est une offre qui n’existait pas il y a quinze ans.

En 2009, vous lancez justement une pétition, « Paris, quand la nuit meurt en silence ». D’où ça venait ?

D’un coup de nerfs. J’étais disquaire, j’organisais des soirées. Un soir annulé de plus, j’ai écrit un texte, et on l’a fait circuler. Le serveur a explosé plusieurs fois. En une semaine ou deux, on a reçu 15 000 signatures. On a touché très vite la totalité des médias jusqu’au New York Times, qui y a consacré une demi-page. Là, ça a frappé pas mal de monde à Paris. Ce n’était plus une querelle de quartier, c’est l’image de Paris qui était en jeu.

Quel était le problème à l’époque ?

La gentrification du Nord-Est parisien – le faubourg Saint-Denis, Oberkampf – générait plus de bars, plus de monde, plus de bruit. Et la loi antitabac de 2008 avait tout d’un coup collé tout ce monde sur les trottoirs. L’essentiel des plaintes, ce n’était pas la musique, c’étaient les fumeurs dehors. Les vrais clubs s’en sortaient mieux, équipés acoustiquement. Ce sont les bars d’ambiance qui trinquaient.

Les jeunes qui sortent depuis dix ans sont nativement grand-parisiens. Le périph n’est plus un sujet pour eux, en tout cas, pour faire la fête.

La pétition a-t-elle eu des effets concrets ?

Elle a créé un objet politique. Avant ça, la vie nocturne était un objet administratif. Les interlocuteurs des acteurs de la nuit, c’étaient le commissariat et la préfecture, avec une logique uniquement réglementaire et répressive. On a obtenu des États généraux de la nuit, puis en 2014 la création d’un adjoint chargé de la vie nocturne. Ça a eu un très fort impact : la Ville de Paris s’est positionnée comme interlocutrice. À chaque conflit entre riverains et lieux de fête, la Mairie est désormais partie prenante, rappelant que la vie nocturne a une valeur culturelle, sociale, économique. Ça, c’est acquis.

Quinze ans après, où en est-on ?

C’est le jour et la nuit. Paris est aujourd’hui troisième ville mondiale dans le classement 2026 de Time Out devant Berlin, Barcelone et Londres, qui étaient précisément nos modèles au moment de la pétition. La nuit parisienne va très très bien. Et la grande transformation, c’est que la nuit s’est excentrée.

C’est-à-dire ?

Les jeunes qui sortent depuis dix ans sont nativement grand-parisiens. Le périph n’est plus un sujet pour eux, en tout cas, pour faire la fête. Aujourd’hui, sortir à Aubervilliers ou à Pantin, c’est banal. Le VTC a tout changé : au début, les chauffeurs travaillaient essentiellement dans Paris, maintenant ils couvrent jusqu’au fin fond de l’Essonne. C’est une révolution pour la fête extra-parisienne. Et plus largement, Tinder, le Vélib et les VTC ont transformé à la fois la manière de se déplacer la nuit et les raisons de le faire. En parallèle, il y a eu l’émergence de la fête de jour, partie de lieux de banlieue qui n’avaient pas les contraintes du voisinage nocturne, mais de transports en commun. C’est en train de devenir un standard générationnel. La nuit, c’est parfois le jour, désormais.

La fête en banlieue a changé la banlieue elle-même ?

Je pense que la nuit a servi d’éclaireur. Les gens sont allés faire la fête à Pantin, à Bobigny. Et, coïncidence ou pas, la banlieue est devenue cool dans les années qui ont suivi. Le 6B à Saint-Denis a été pendant 10 ans un atelier d’artistes et un lieu de fête à la fois. Avant que ne se développe autour un quartier d’habitations sur d’anciennes friches. C’est souvent le même mouvement : friches, nouveaux usages, découverte d’un immobilier disponible. La nuit ouvre des territoires, parfois les gentrifie, mais en tout cas y modifie l’image et l’usage. Il y a bien un tourisme festif qui s’est développé, mais Paris n’est pas devenue Barcelone. Pas de « rues de la soif » à grande échelle, pas de monoculture de la fête qui dévore un quartier. Le tourisme nocturne parisien reste quand même mêlé au tissu local. C’est peut-être ce qui le rend durable. En tout cas, c’est essentiel pour nous.

Soirée au Kilomètre 25 ©LevietPhoto
Soirée au Kilomètre 25 ©LevietPhoto

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