Société

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Les mystérieuses cités d’or

Depuis 2006, Cyrus Cornut photographie les grands ensembles comme s’il photographiait des monuments. Pour cet ancien étudiant en architecture, la banlieue ne mérite pas seulement un détour : elle vaut le voyage. Il nous raconte sa vision de la périphérie, en commentant quatre de ses images récoltées en Essonne, en Seine-Saint-Denis et… en Corée du Sud.

On connaît bien la France de Raymond Depardon : une série d’images brutes réalisées après des mois de vadrouille dans les sous-préfectures pour immortaliser des paysages des villes, villages et zones péri-urbaines de l’Hexagone. C’est dans cet esprit que Cyrus Cornut a eu l’idée d’arpenter les cités de la banlieue parisienne.

Dans le cadre du projet France 14, justement mis en place par Depardon pour les Rencontres photographiques d’Arles, il s’inscrit avec 14 jeunes photographes français dans un projet collectif visant à compléter ce travail de radiographie du territoire national : « Chacun devait choisir un sujet, en le mettant en parallèle avec le boulot de Depardon. La banlieue, c’était un sujet auquel je pensais depuis un moment : j’avais la sensation de mieux connaître Bangkok ou Shanghai que des quartiers qui sont à quelques kilomètres de Paris. Et en particulier ces cités dont on entend parler, qui soulèvent plein de fantasmes, et dans lesquelles on ne met jamais les pieds. »

Du 93 à Séoul

Point de départ de sa démarche : une amie infirmière qui travaille… en prison. « Je lui ai parlé de mon projet et elle m’a dit que la plupart des mecs qu’elle croisait dans le cadre de son boulot venaient de banlieue. L’un d’eux s’est pris la tête à faire une liste de toutes les cités d’Île-de-France, annotée, en me conseillant parfois de m’adresser à tel ou tel gars de sa part », s’amuse-t-il.

Commence alors un long travail de documentation : recherches de visuels sur Flickr, repérages via Google Map pour situer les zones esthétiquement les plus intéressantes, repérages in situ… Puis les prises de vue en tant que telles, en commençant par les 4.000 à la Courneuve. Avant de déambuler dans d’autres cités de Seine-Saint-Denis, mais aussi du Val-de-Marne, de l’Essonne ou du Val-d’Oise, étalant ce travail sur plusieurs saisons, et plusieurs années.

Ce travail, exposé à moult reprises et publié dans deux livres collectifs, Cyrus Cornut souhaite à terme en tirer un ouvrage plus personnel : « Un catalogue, un véritable document qui marque une époque, sachant que certaines de ces cités sont aujourd’hui détruites». La trentaine d’images présentes sur son site web (dont sont issues les quatre photos ci-dessous) ne sont en effet que la partie émergée d’un travail beaucoup plus vaste, réalisé en France mais aussi en Asie. Une vision du territoire qu’il souhaite « sans discours politique. Cette série, c’est avant tout un voyage ».

« J’ai une fascination pour ces ovnis urbains »
Bagnolet (93)

Bobigny / © Cyrus Cornut

« J’ai réalisé pas mal d’images depuis les stades, car beaucoup de complexes d’habitation donnent directement sur ces enceintes sportives. Et cela permet d’avoir du recul sur la cité car on a de la perspective. Cette photo fait partie des premières que j’ai réalisées. J’avais envisagé, à l’origine, de faire une série basée sur cette idée, que j’avais intitulée « Les petites arènes » ; mais finalement j’ai abandonné le projet, pour pouvoir changer de points de vue.

Le but est de montrer le paysage urbain, le photographier comme un monument. Car au fond ce sont des infrastructures à échelle monumentale, que je prends plaisir à traiter dans des lumières exceptionnelles. J’ai d’ailleurs réalisé ce travail sur quatre hivers dans cet objectif. Moi, c’est le paysage qui m’intéresse. J’ai une fascination pour ces ovnis urbains, cette obsession que nous avons depuis longtemps de reproduire cette esthétique, ces blocs de béton, dans le monde entier, et qui constitue aujourd’hui un véritable modèle économique. »

« Forcer à regarder ce qu’on ne regarde pas habituellement »
La Grande-Borne (91)

La Grande-Borne / © Cyrus Cornut

« La Grande Borne, c’est un quartier totalement enclavé, dans un triangle formé par l’autoroute, la Nationale et la prison de Fleury-Mérogis. Comme beaucoup de ces quartiers, ce sont des endroits où il n’y a pas de raisons d’aller, sauf si on y habite. J’ai entendu une fois l’écrivain et poète Rachid Djaïdani, ancien habitant du quartier de la Noé à Chanteloup, dire que les cités sont comme des châteaux forts sans ponts-levis. L’image est très forte : ils sont enfermés là-dedans, ils voient tout ce qu’il se passe à l’extérieur mais il n’y a pas de lien entre les deux. Aussi, quand tu arrives dans un de ces quartiers, tout le monde sait que tu n’es pas du coin.

Ce n’est pas comme les rues de Paris, qui constituent des lieux de passage. Tu peux avoir besoin de quelqu’un sur place pour pouvoir travailler, car ce n’est pas évident de s’y promener avec un appareil photo, il y a une forme de méfiance à ton égard. Une fois, un matin très tôt dans la cité des 3.000 à Aulnay, deux mecs passent à côté de moi et mon trépied. L’un dit : « Qu’est-ce qu’il fout celui-là à cette heure-ci ?» et l’autre répond : « Il vient le matin pour éviter de se faire défoncer » (sourire).

Mais souvent ça se passe bien. Il m’est régulièrement arrivé d’aller voir les mecs directement en arrivant pour leur montrer des photos que j’avais faites ailleurs : ils reconnaissaient certains endroits que j’avais photographiés.

A La Grande Borne, comme dans pas mal de ces cités, l’idée c’est de faire voir, forcer à regarder ce qu’on ne regarde pas habituellement. Dans les préjugés des gens, une cité c’est gris, c’est du béton… L’objectif est donc d’aller à l’encontre de cette image. La Grande-Borne, c’est un projet urbain créé pour les enfants avec une vraie réflexion sur la couleur, les courbes : on y voit des fresques, il y a des espaces ouverts…

Cette fois-là, un orage arrivait, totalement délirant : cinq minutes après tout le monde courait dans tous les sens sous la pluie. Les couleurs et contrastes sont incroyables. »

« La ville n’est jamais aussi charmante que lorsqu’elle n’est pas calculée. »
Noisy-le-Sec (93)

Noisy-le-Sec / © Cyrus Cornut

« C’est l’un des premiers lieux où j’ai commencé à insérer des silhouettes dans l’image. Au début, je travaillais beaucoup en mode reportage, à main levée. Puis le style a évolué : désormais; je pose l’appareil sur un trépied, je choisis l’angle et je réalise la photo en plaçant un sujet dans le cadre. Parfois un passant, ou parfois moi, comme ici, ou c’était plus simple étant donné le contexte, de nuit. Je trouve ce choix intéressant pour plonger le spectateur dans l’image et avoir une idée de l’échelle. Le sujet est souvent de dos, ou plus rarement de profil, mais l’idée est toujours la même : qu’il se projette dans cet ensemble architectural.

Selon moi, l’architecture doit être à l’échelle humaine, sinon il faut la questionner. Cela pose aussi la question de la planification : dès que les choses sont trop répétitives, sur la façade, sur la largeur, sur l’ensemble d’un territoire, il y a forcément un risque d’uniformisation. On a d’ailleurs fait la même chose avec la maison individuelle. La ville n’est jamais aussi charmante que lorsqu’elle n’est pas totalement calculée. »

« La même tour peut être dupliquée sur des surfaces gigantesques »
Séoul

Séoul / © Cyrus Cornut

« Je ne travaille pas de la même manière en Asie qu’en France : l’idée est de faire un portrait de ville, pas seulement du logement de masse. Cette image-ci a été réalisée en Corée du Sud, à 6h du matin. Elle combine trois éléments : la ville traditionnelle au premier plan à gauche, un no man’s land rasé et bâché (pour protéger de la pluie) à droite, et, au loin, les grands ensembles. Chez nous, ces grands ensembles sont en zones péri-urbaines.

Là-bas, ce n’est pas forcément le cas : les logements de masse sont construits dans les centres. Le centre est partout. A Séoul, ce modèle très particulier existe depuis une bonne trentaine d’années. Ces quartiers sont des endroits où il y a de la mixité sociale, où l’on a mieux travaillé le rapport au sol qu’en France : la présence de commerces, d’aires de jeux, (etc.) ; alors qu’en France on trouve toujours des zones désertées dans ces quartiers.

Par ailleurs, il y a une différence d’échelle. Chez nous, le plus gros ensemble, à Sarcelles, compte environ 10.000 logements. En Corée, cela peut être le double ou le triple. La même tour peut être dupliquée à l’identique sur des surfaces gigantesques. Mais quand tu interroges les habitants, ils sont plutôt contents de l’endroit où ils vivent. Ceci dit, en France il y a 50 ans, il y avait une certaine mixité sociale, et une satisfaction d’habiter ces quartiers, qui sont devenus des ghettos au fur et à mesure. Quel que soit l’endroit, la question est donc de savoir comment tout cela évolue socialement. »