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Inventaire (avant fermeture des Magasins)

Cathédrale du street-art, les Magasins Généraux vont être rénovés pour accueillir une agence de pub. Mais son fondateur, aidé d'un spécialiste du graff, a décidé de préserver une partie de cet étonnant patrimoine pictural. Tout sauf de la publicité mensongère....

Article actualisé le  17 juillet

Aujourd’hui, quand on se balade le long du canal de l’Ourcq, derrière le périph’, c’est un quartier en chantier que l’on découvre : la ZAC  du port de Pantin va être transformée en un complexe mêlant habitations de standing et commerces trendy. Pourtant, il y a tout juste un an, lorsque l’on passait le Zénith, on trouvait là deux énormes bâtisses reliées par des passerelles extérieures, presque entièrement recouvertes de graff. Désormais, ce sont des bâches qui ceignent les contours de ces anciens bâtiments des douanes. Vestige de l’ère industrielle, les Magasins Généraux de Pantin attendent leur renaissance au bord de l’eau.

T’es pas (fat) cap ?

Tombés en désuétude aux débuts des années 2000, les Magasins de Pantin se sont transformés en un énorme terrain de jeu pour les graffeurs à l’abri des regards et surtout du flicage. Jusqu’en 2012, ils ont exercé leur poignet et joué du fat cap (le spray de la bombe de peinture) sur les murs destroy du monstre industriel, rendant ce lieu unique. Cet été, dans le cadre de « L’été du canal » organisé par l’office du tourisme du 93, Artof Popof, Marko 93 et Da Cruz, trois street artists actifs depuis les années 80, ont investi l’extérieur du bâtiment avec leurs copains Dem189, Seth ou encore Bruno Big.

 

 

Côté ville, la tête d’un garçon – signée Dem 189 et Seth –  semble flotter à l’étage, son visage propulsé par une lumière bleue et rose vers des néons installés par Marko 93 qui répètent une litanie tout autour des magasins : In light we trust. Artof Popof l’inscrit côté canal, rendant hommage au king de la soul, Sam Cooke : le profil d’une femme aux lèvres pulpeuses et rouges, se dresse sur quatre étages. Le titre de l’oeuvre, hommage à une chanson de Sam Cooke, annonce la – ou plutôt les – couleurs concernant l’avenir du lieu : A change is gonna come. Le bâtiment est désormais connu du grand public qui se déplace pour admirer le travail. Très rapidement la presse compare les Magasins au 5 Pointz de New York. Et tout comme celui-ci, l’ensemble est voué à disparaître. 

Le pubard et le graffeur

Automne 2014, nous y sommes: des bâches recouvrent les immenses façades du bâtiment. Toutefois, l’un des futurs occupants a décidé de sauvegarder ces 20.000 mètres carrés de peinture : Remi Babinet, fondateur et directeur de l’agence de communication BETC, filiale d’Havas. Il découvre le site en 2008 et se passionne pour l’endroit et son histoire. Convaincu qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, sauver l’âme des Magasins Généraux de Pantin, il fait appelle à Karim Boukercha, ancien graffeur et auteur de plusieurs livres sur le sujet.

Deux mondes qui se rencontrent pour l’amour de l’art. « C’est rare que je collabore avec des demandes de ce type » confie Karim Boukercha, « mais cette fois-ci, le rapport s’est fait en bonne intelligence ». Rémi Babinet lui confie la mission de répertorier et documenter les œuvres afin de conserver cet endroit au travers d’un web doc et d’un livre, Graffiti Général (ed. Dominique Carré). Avec lui les deux photographes, Yves Marchand et Romain Meffre, canardent à tout va, essayant de lutter contre le temps, qui emportera tout, inexorablement : 5.200 photos, 255 heures de retouches, 880 heures de modélisation, 47 œuvres référencées et un webdoc pour entrer dans l’antre de la bête. Aujourd’hui, c’est le livre qui offre un nouveau support pour découvrir l’incroyable histoire du lieu, de sa naissance dans les années 30 à nos jours.

La liberté se prend comme se donne la vie : dans le bruit

Mais conserver sur du papier glacé ou sur un écran plat n’est pas suffisant pour Rémi Babinet. Il faut du réel, du palpable : autrement dit, préserver des pans entier de murs ! Encore une fois, Karim Boukercha effectue le travail de curation : « J’ai sélectionné les œuvres non pas par rapport à leur valeur sur le marché mais par rapport à l’âme du lieu ». Une baie vitrée avec une bestiole noire, une double porte en métal avec une inscription, La liberté se prend comme se donne la vie : dans le bruit ou encore un bout de mur avec un lettrage abstrait sont maintenant conservés dans un entrepôt, au secret. Au total, c’est une trentaine de pièces qui ont été démontées et autant d’œuvres d’art d’artistes sauvées. « Je n‘aurais jamais pu faire ça tout seul ! On a, à un endroit, une réminiscence de cette époque ».

 

 

Et que vont devenir ces pans de murs ? « Au début, pour la soirée du lancement du livre, on voulait faire venir 2/3 pièces. Problème :  ça coûte trop cher. Mais elles peuvent éventuellement être mises à disposition de la ville ou des musées pour une exposition, quoique rien ne soit encore défini. ».

La sauvegarde est complète : numérique et physique. Le livre devient alors un document d’histoire : « C’est l’autopsie d’un lieu que nous avons réalisée », remarque Karim Boukercha. Bien humble le garçon. Au-delà du lieu, c’est l’autopsie de Paris et sa banlieue que cette équipe a accomplie, retraçant aussi bien l’histoire industrielle du site que celle d’un mouvement artistique évoluant de concert avec l’urbanisme. Finalement, Graffiti Général livre les mémoires de la ville au travers de ses murs imprégnés de peinture.