Héritière du flâneur des boulevards, la promenade urbaine est devenue autre chose : un outil de diagnostic du territoire, à hauteur de piéton. Canicules, massifs fermés, feux jusque dans les parcs de la petite couronne : ce que le marcheur ressent, l'aménageur devrait l'entendre. Depuis 2013, Enlarge your Paris en a fait sa méthode.
Pourquoi un média est-il devenu organisateur régulier de marches urbaines et de parcours entre des gares de transport en commun ? Enlarge your Paris est un journal en ligne consacré au Grand Paris et à son émergence. Il se trouve que ce territoire, au moment où nous nous sommes lancés en 2013, est entré en complète ébullition, en premier lieu avec le métro du Grand Paris : 200 kilomètres de lignes banlieue-banlieue, 68 gares nouvelles et autant de quartiers autour d’elles, sur une superficie couvrant une fois et demie celle de Paris. Ce futur est en train de devenir présent : la ligne 14 prolongée dessert Orly et Saint-Denis–Pleyel depuis 2024, la ligne 18 ouvrira le 30 novembre 2026 entre Massy–Palaiseau et le plateau de Saclay, la ligne 15 Sud suivra à l’automne 2027, avant l’achèvement du réseau à l’horizon 2031. Le tout complète les 390 gares SNCF qui irriguent déjà le territoire francilien, accessibles en passe Navigo dézoné.
De journalistes à arpenteurs du Grand Paris
Nous avons vite perçu que ce projet de transports allait bouleverser les rapports entre l’intra et l’extra-muros parisien, mais aussi les relations entre les différents territoires de banlieue, et la carte mentale du Grand Paris. En 2015, nous avons interviewé un grand reporter, Guy-Pierre Chomette, qui avait suivi pendant trente jours le tracé de ce futur métro, et en avait tiré « Le piéton du Grand Paris », un journal de marche dont l’incipit nous a marqués : « Seule la marche est à même de rendre compte et de révéler l’espace dilaté du Grand Paris ». Nous avons repris son principe, à la différence près que nos marches durent une journée et sont collectives, les groupes allant de 70 à 100 personnes, mêlant sur un même plan experts et habitants.
C’est ainsi que, de journalistes engagés dans un territoire, nous sommes devenus des « arpenteurs du Grand Paris », pour reprendre le nom que nous a donné Frédéric Gros, l’auteur de Marcher, une philosophie. Aujourd’hui, ces promenades urbaines font partie intégrante de la programmation culturelle de la Société des grands projets – la 7e édition du Tour piéton du Grand Paris Express, du 21 au 30 août 2026, parcourt les futurs paysages des lignes 18 et 15 Sud –, et nous ont permis de marcher avec des centaines d’habitants et d’acteurs de la « fabrique urbaine » à travers des territoires souvent inconnus, ou connus par le prisme déformant du cliché sur la banlieue.
Morts de chaud le long de la ligne 15
À cela s’est ajoutée une autre manière de comprendre notre territoire : lors de nos marches, nous avons pu partager des indicateurs concrets de l’anthropocène et du changement climatique. Marcher nous dit que les territoires urbains ne sont pas faits pour le corps du piéton, en raison d’un urbanisme qui a fait pendant cinquante ans la part belle à l’automobile. Et que des territoires denses, artificialisés, bétonnés sont source de souffrance lors des épisodes de chaleur, dont on sait qu’ils seront de plus en plus fréquents.
À titre d’exemple, la première marche collective que nous avons faite sur le tracé du futur métro s’est déroulée par une chaude journée de juin 2017, avec un parcours de 20 km le long de la ligne 15, entre Noisy–Champs et Saint-Maur-des-Fossés dans l’Est parisien. Nous avions conçu un parcours patrimonial très complet, tout en « collant » au plus près du tracé de la ligne : le cluster universitaire avec ses nombreuses réalisations de grands architectes, la ligne des forts de 1870, le parc paysager du Plateau et la cité-jardin de Champigny, les îles-guinguettes de la Marne, les jolies petites rues de Saint-Maur-des-Fossés où Jacques Tati a tourné Mon oncle. Sans oublier les nombreux ouvrages de chantier du métro dont la récurrence – un tous les 800 mètres – constituait un étonnant paysage éphémère, signal en surface de l’ampleur du chantier souterrain.
Ce parcours d’une grande richesse, entre cœurs villageois, zones périurbaines commerciales et grands parcs urbains, offrait un long travelling avec une alternance de paysages sur un tempo curieusement régulier : toutes les 15 à 20 minutes, nous changions d’ambiance urbaine. Avec les dizaines de marcheurs venus de tout le Grand Paris, nous avons parlé de paysages, de gentrification, de mobilité, de récit métropolitain… Mais le vrai sujet qui nous a sauté aux yeux, c’est que le territoire traversé était très mal préparé pour les canicules. Bref, nous étions morts de chaud. Après vérification, il est apparu que la métropole du Grand Paris est à 80 % un îlot de chaleur.
Neuf ans plus tard, ce diagnostic posé à pied n’est plus une projection. Les canicules à répétition de l’été 2026 ont entraîné la fermeture des massifs de Fontainebleau et des Trois-Pignons, où les feux ont parcouru 1 300 hectares. Et l’incendie n’est plus une affaire de forêt lointaine : il a gagné le cœur de la métropole, du bois de Meudon au parc Georges-Valbon, ces lieux mêmes où les Grand-Parisiens viennent chercher la fraîcheur.
Ce que ressent le piéton, l’aménageur devrait l’entendre
Pour penser l’anthropocène, cette ère marquée par la détérioration du climat et l’effondrement de la biodiversité, le point de vue du piéton est un outil d’observation et de diagnostic pertinent car à hauteur d’homme. Les randonnées urbaines permettent d’en faire l’expérience collective, lorsqu’habitants et experts prennent le temps de croiser leur ressenti et leurs expertises. Cela fait plusieurs décennies que la marche urbaine est entrée dans la panoplie des urbanistes et des sociologues, notamment dans le cadre des projets de rénovation urbaine. Au moment où la crise du modèle immobilier des métropoles rejoint celle de l’effondrement du vivant et du climat, ce que ressent et voit le piéton devrait être pris en compte dans toute politique d’aménagement, ainsi que dans la recherche de nouveaux modèles et de nouveaux récits. Signe que le sujet dépasse nos colonnes : en mai dernier, l’Università Cattolica de Milan consacrait un colloque franco-italien aux flâneries et promenades périurbaines.













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27 juillet 2026 - Grand Paris