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Et l’Homme créa la rando urbaine

Le Grand Paris aura dans quelques années son super métro, le Grand Paris Express. En attendant, plusieurs collectifs font le tour du propriétaire à pied. Une boucle de 100 km est notamment prévue les 23, 24 et 25 septembre qui reliera les sommets de la métropole.

Un marathon de 100 km parcouru en 48h non-stop afin de relier les sommets du Grand Paris. C’est le défi que se sont lancé les associations A Travers Paris et le Voyage métropolitain pour le week-end du 23 au 25 septembre. Lucile Piveteau, étudiante à Sciences Po et membre d’A Travers Paris énumère les « montagnes » à gravir, plus ou moins connues des Grands Parisiens. « Il y a bien sûr le Mont Valérien et Montmartre. Il y a aussi les buttes sur lesquelles furent construits les forts : Issy, Vitry, Ivry… On trouve également des terrasses, comme à Saint-Cloud et Meudon, mais aussi des parcs à l’instar des Hautes-Bruyères à Villejuif. »

Mais pourquoi un tel trek urbain ? Gaëlle des Déserts, randonneuse elle-aussi d’A Travers Paris, se fait lyrique : « Un point de vue panoramique donne au spectateur le sentiment jouissif de dominer, de tout comprendre d’un coup d’oeil. Que rien ne lui échappe. Instant privilégié, réservé à ceux qui peuvent se dire de la haute… montagne. Surplomb total, on en ressort plein d’aplomb. » 

 

Vue sur la Défense

 

A la découverte des décors du quotidien

Et que verra-t-on ? « Pour le savoir, il faut venir ! L’idée est de s’intéresser à la topographie du Grand Paris, à ses reliefs et ses paysages. Marcher longtemps, de jour comme de nuit, dans des endroits aussi variés qu’indescriptibles. L’objectif, prendre de la hauteur, dans tous les sens du terme », indique Jens Denissen du Voyage métropolitain, co-organisateur de l’événement. « Nous irons voir le paysage d’à côté de chez nous, celui qu’on oublie de regarder, comme si le paysage devait être une quête cantonnée à des temps de vacances », ajoute Lucile Piveteau. « Nous nous mettrons en  disposition de voir les décors de notre quotidien : nos jardins, nos hauteurs, nos voies, nos villes. Nous retrouverons aussi des points de vue sur Paris qui nous sont familiers et d’autres qui nous le sont moins ».

 

Tracé du sentier panoramique du Grand Paris

 

Vendredi 23 septembre, les marcheurs partiront à 20h depuis les hauteurs de Romainville (93), qu’ils retrouveront 48 heures plus tard après avoir fait étape vendredi à minuit à la Butte Bergeyre (75), samedi à 7 heures au Parc de La Courneuve (93) puis à 13 heures au Moulin d’Orgemont (95), avant de traverser les terrasses de Nanterre (92), le Mont Valérien (92) ; et dimanche, de rallier l’Observatoire de Meudon (92), le parc des Hautes Bruyères (94) et le parc des Carrières (94), puis de nouveau Romainville. 

A chaque étape se joindront aux marcheurs des associations locales, comme les bergers urbains de Clinamen, qui feront, avec leurs moutons, un bout de chemin dans le 93. Ou encore le botaniste Christophe de Hody, spécialiste des plantes sauvages comestibles et aromatiques, qui devrait aider à préparer l’un des déjeuners de la troupe de marcheurs avec les fruits de son glanage. Cette rando marathon est ouverte à tous, sous réserve de s’être inscrit

Pourquoi ce projet ? Gaëlle des Déserts a sa réponse toute prête : « Parce que nous adorons marcher en ville. Mais aussi parce que le 1er janvier dernier était créée la Métropole du Grand Paris et que nous avons voulu en faire le tour à hauteur d’homme et à la vitesse du marcheur. Pour nous imprégner de ce nouveau territoire. Pour en découvrir les plus beaux paysages. Ceux qui peut-être un jour marqueront les imaginaires des habitants du Grand Paris, et celui des touristes. »

 

 Une marche qui pourrait donner lieu à terme à la création d’un sentier. « Nous marcherons avec des photographes renommés, dont Claude Iverné, actuel lauréat du Prix Henri-Cartier Bresson, et Jean Fabien Lenclenche, l’auteur de Good Morning Montreuil, pour immortaliser les plus beaux panoramas du Grand Paris et les partager ensuite, notamment en organisant une exposition dans un lieu emblématique. Et puis si le parcours plait, nous tâcherons de l’inscrire dans la durée avec une carte, une application pour que chacun puisse un jour le (re)faire même sans nous ! », confie Gaëlle des Déserts. 

La banlieue, nouveau paradis des marcheurs

Ce projet de sentier des panoramas du Grand Paris compte quelques prédécesseurs. Il y a trois ans, le journaliste Guy-Pierre Chomette et le photographe Valerio Vincenzo partaient sur les traces du futur Grand Paris Express, plus exactement des futures lignes 15 et 17 du métro. Soit 300 kilomètres en partant de l’aérogare 1 de Roissy-Charles-de-Gaulle, et une trentaine d’étapes. Un parcours que le journaliste a relaté dans « le Piéton du Grand Paris », un joli récit de voyage qui mêle anecdotes et récit historique et, surtout, souligne la complexité sociale, paysagère, économique de la banlieue et des territoires périurbains de grande couronne.  

  A Travers Paris à La Défense / Crédit : Hadrien Le Bail Voisin

Toujours en 2013, le géographe Paul-Hervé Lavessière et l’éditeur Baptiste Lanaspeze (qui avait pris part au projet de GR 2013, ouvert alors que la cité phocéenne était capitale européenne de la Culture) sont partis visiter la capitale à pied. Ils ne sont allés ni à la tour Eiffel, ni à l’île de la Cité, ni au musée du Louvre. Ils ont admiré la basilique de Saint-Denis, la tour de l’Illustration à Bobigny, la skyline de Créteil, Pouillon-city à Meudon-la-Forêt, le mont Valérien à Suresnes, le port de Gennevilliers, l’île-Saint-Denis et on en passe. Ce tour du Grand Paris les a menés à travers 37 communes et 4 départements (92, 93, 94, 78), soit 120 km avalés en six journées. De cette marche, ils ont tiré un livre, La Révolution de Paris, qui a connu un grand succès médiatique, et un parcours dont chaque année ils refont une portion avec ceux qui le souhaitent. En 2017, ils devraient travailler à son balisage, grâce à une aide de la région Île-de-France et au soutien de plusieurs offices du tourisme de banlieue.

La marche pour mieux explorer les villes

Chez A Travers Paris, on sillonne le Grand Paris depuis 2009. Cette année-là, une poignée d’étudiants – devenus depuis architectes et urbanistes, paysagistes, sociologues et ethnologues, géographes et économistes, historiens de l’art – ont créé l’association pour organiser des promenades le week-end :  la Goutte d’Or, l’échangeur autoroutier de Bagnolet, le marché de Rungis, le nouveau Montparnasse, l’île Seguin et le Boulogne de Jean Nouvel, Pantin… « Nous nous retrouvons autour d’un intérêt pour la ville et ses habitants, ses politiques et son fonctionnement. Nos promenades durent deux heures durant lesquelles nous déroulons une réflexion construite autour d’un fil directeur: éclairage urbain, participation citoyenne, reconversion industrielle, enceintes parisiennes… Pour élaborer une promenade, nous partons à deux afin de croiser nos regards et nos connaissances au contact du terrain », indique Lucile Piveteau. 

La première promenade organisée par Lucile est aussi son parcours favori : « Avec Mathilde [une étudiante en urbanisme, après un cursus à l’Ecole du Louvre, NDLR], nous avons créé la promenade de Montparnasse portant sur les projets urbains et la participation citoyenne. Nous souhaitions aussi montrer le quartier la nuit, et c’est comme cela que nous avons conçu « Montparnight », une déambulation nocturne à travers les espaces de la gare et ses alentours. Nous essayons de comprendre ensemble l’éclairage de la ville. Qu’est-ce qu’on éclaire? Qu’est-ce qu’on n’éclaire pas? Qui éclaire? Et pourquoi? Ce parcours impose à notre regard d’incessants passages, de l’ombre à la lumière. Où l’on découvre également qu’il n’y a pas une, mais des lumières, et que la nuit, dans son obscurité travaillée, est finalement bien colorée. Cette promenade nous fait prendre conscience que la lumière, la nuit, redessine la ville, au sens littéral. »

 Marche d'A Travers Paris à la porte de Bagnolet / DR

 

 Il y a deux ans, des anciens d’A Travers Paris ont fondé le Voyage métropolitain. Tous les mois, ils organisent des excursions de 15 à 20 km dans des lieux reculés, méconnus, incongrus de la grande couronne, alias la banlieue du Grand Paris. Ça commence toujours un samedi tôt le matin sur un quai de RER pour une excursion d’une journée avec en général une quarantaine de marcheurs motivés. « On accueille tout le monde, tous les curieux, tous ceux qui veulent partir à la rencontre des territoires. Certains prennent part à chaque voyage. Les voyageurs nous disent qu’ils aiment marcher avec nous parce que nous ne sommes justement pas des randonneurs mais des explorateurs. On va dans des lieux où ils n’iront jamais autrement. Et on prend le temps de le faire », explique Léa Donguy, cofondatrice de l’association et doctorante en « géographie de l’art ».

« On ne se contente pas de la banlieue, à proprement parler.  On explore les limites de la métropole francilienne, à la fois géographiques, administratives, culturelles, esthétiques, fonctionnelles. On traverse des espaces variés : zones industrielles, infrastructures routières et autoroutières, espaces pavillonnaires, zones commerciales, grands ensembles, espaces verts, forêts. On s’intéresse à tous les espaces en les questionnant. Comment fonctionnent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Quelles formes prennent-ils ? De quand datent-ils ? On essaye de comprendre le fonctionnement du Grand Paris en en franchissant les limites. Contrairement à de la randonnée, on n’a pas d’ambition sportive. La marche nous semble le meilleur moyen de se faufiler et de comprendre les territoires en finesse et en sensibilité. Grosso modo, marcher « en banlieue » c’est sentir, percevoir, vivre et comprendre ce qui se passe, dans toute sa complexité.» 

 

Le Voyage métropolitain / DR

 

« Marcher en banlieue n’est pas anodin »

Alors marcher en ville, une mode ? « Non. Plutôt un mode de ville. Un mode de vivre », s’amuse Lucile Piveteau.  « C’est peut-être une mode, mais c’est aussi une nécessité, plaide Jens Denissen. Dans une agglomération aussi vaste que celle de Paris, il est nécessaire de connaître les différentes facettes qui la composent, autant culturellement que spatialement. Marcher en ville, c’est aussi se confronter à autrui, à d’autres façons de faire et de vivre. Marcher en ville et dans ses périphéries, c’est se forger une image et une expérience plus cohérente du vaste et complexe ensemble que constitue la ville que nous habitons. Marcher en ville et le faire longuement, c’est aussi l’habiter autrement. » 

Pour Lucile, « marcher en banlieue, c’est marcher tout court, mais ce n’est pas anodin car cela semble saugrenu au plus grand nombre. Ça fait décalé parce que personne ne le fait. L’être humain, l’être urbain, semble cantonner la marche à l’utile ou alors à une certaine idée de l’agréable comme la randonnée en montagne. Découvrir que l’agréable est aussi à côté de chez soi, c’est ça marcher en banlieue. Marcher en banlieue, c’est prendre un autre rythme, c’est voir que finalement, rien n’est bien loin, même à pied. C’est vivre des espaces que nous ne faisions que traverser, c’est faire connaissance avec les banlieusards ; d’ailleurs, on est toujours la banlieue de quelqu’un. » 

 

Ouverture du Sentier panoramique du Grand Paris, les 23-24-25 septembre, randonnée de 100 km par étapes. Inscription gratuite ici