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Ni « home office » ni open space : il a installé son bureau en forêt

Le journaliste John Laurenson dans son « open space » forestier. DR

Pendant le confinement, John Laurenson, correspondant de la BBC à Paris, a fui le vacarme de « l'école à la maison » pour aller travailler dans la forêt près de Rambouillet, dont il n'est jamais vraiment revenu. Il nous raconte une journée de télétravail sous la fraicheur des arbres, ordinateur calé sur un rocher et chevreuils pour seuls collègues.

« Je vais au bureau ! » Je hurle. On hurle beaucoup chez nous. Je vis dans une longère. Les longères, c’est long, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Et généralement l’interlocuteur est à l’autre bout.

« Salut chéri ! » me revient de quelque part. Peut-être de la salle de bains. Je pars. Dans mon sac à dos j’ai mis mon ordi, mon téléphone et un thermos de thé. En hiver, tout l’espace qui reste est rempli de vêtements. Une fois, nous sommes allés faire du ski en famille et chacun s’est équipé de T-shirt thermiques à manches longues. Maintenant, quand il fait froid, c’est-à-dire à peu près de septembre à mai, je porte ceux de toute la famille en un seul vêtement lourd et épais. Un jour j’aurai peut-être un manteau de peau de bêtes comme Leonardo di Caprio dans The Revenant ; pour l’instant ça fait l’affaire.

Aujourd’hui, rien de tout ça. J’ai du thé froid avec du citron dans le thermos dans la grande poche de mon sac. Il fait déjà 27 degrés et ça va grimper encore.

Bain de forêt

J’enfourche mon vélo. Avant, je faisais tout à pied mais le vélo me fait gagner du temps de travail. Et puis ça change mes rapports avec les oiseaux : ils m’entendent arriver, s’enfuient en volant mais à vélo je suis à peine plus lent qu’eux. Ce matin, c’est un pic-vert. Corps vert doré, tête rouge, vol ondulant. Je pédale derrière lui, sa calotte rouge s’abaisse et remonte avec chaque battement profond de ses ailes vertes.

En trois minutes, je suis dans la forêt. En hiver, quand il fait très froid dehors, vous gagnez quelques degrés quand vous passez sous les arbres. Quand il fait très chaud, vous en perdez le même nombre. Les Japonais parlent de shinrin-yoku, bain de forêt ; aujourd’hui le bain est délicieusement frais. Je m’y enfonce et laisse mon vélo contre un jeune bouleau. Ensuite j’ai dix minutes de marche pour gagner mon « bureau » sous des châtaigniers, des chênes et des pins pleins de grives, de merles et de sittelles, ces petits oiseaux à grandes pattes qui escaladent les troncs.

Je ne prends pas les chemins. Et même, depuis que j’ai constaté que mes seuls passages à moi suffisent à en créer, je change souvent d’itinéraire. Je ne veux pas laisser de trace. Je me sens bien dans la forêt ; mais je ne suis pas chez moi, je suis chez eux. C’est donc la moindre des choses.

Bureau avec rochers et 5G

Mon bureau est un massif rocheux qu’on a découvert avec mon dernier fils alors qu’il avait encore 7 ou 8 ans. On l’a nommé « Les rochers de la forêt sombre » parce qu’on ne les voit qu’à la dernière minute tellement ils sont cachés par la végétation. C’est un grand enchevêtrement de rochers mousseux et d’arbres en haut d’une petite côte assez raide.

J’arrive, j’accroche mon sac et mon chapeau à des branches pointues. Je me sers une tasse de thé. Je pose mon ordi sur le rocher plat qui me sert de bureau et établis le partage de connexion avec mon téléphone pour pouvoir utiliser internet. Une barre de 5G aujourd’hui, ça suffit pour recevoir et envoyer des mails. Pour les interviews en visio, c’est un peu limite mais j’en ai fait plein ici.

Je travaille debout, je préfère. C’est meilleur pour le dos et, un peu comme pour chanter, j’ai l’impression qu’on se donne plus quand on est à la verticale.

Je relis ce que j’ai écrit la veille pour me remettre dedans et je continue. J’y plonge. Tap, tap, tap… tap, tap, tap… le petit rongeur se met au travail. C’est ce que le psychologue Mihály Csíkszentmihályi appelait le « flow » : cette concentration tranquille, sans froncement de sourcils, l’état d’esprit d’une mésange qui construit un nid. Une forme de bonheur.

Un silence plein de vie

Quand j’ai commencé à travailler dans la forêt, c’était par dépit. On était en plein confinement. Il y avait l’école à la maison, ce qui voulait dire vacarme à la maison. Je la fuyais pour pouvoir travailler tranquillement. Mais ce que j’ai découvert dans les bois était meilleur qu’une absence de bruit. Il y a des silences qui ne sont qu’absence. Dans le couloir d’un hôtel moderne la nuit, par exemple. C’est le silence du tombeau. Dans la forêt, le silence, c’est ce que tu entends à nouveau quand l’avion est passé : les oiseaux, les insectes, le bruissement des feuilles alors que les branches basculent doucement dans la brise. Tout vit, tout fait du bruit… mais tranquillement, régulièrement. Et puis il y a le vert. Je vous écris ceci de la forêt. Je suis entouré de verdure. Les Romains plaçaient des émeraudes lisses sur les yeux fermés pour les apaiser. La verdure, c’est la fraîcheur qui apaise. Et le vert clair qui jaillit quand le soleil illumine une feuille, c’est la couleur des jeunes pousses, c’est la couleur du renouveau.

Reçoit-on de l’énergie de toute cette force de vie de la nature ? Je le pense. Je pense le savoir même. Ça calme, ça réconforte et ça galvanise.

Et puis les distractions sont peu nombreuses. Le risque de s’arrêter pour vider le lave-vaisselle est égal à zéro. D’être importuné par un membre de sa famille ou des collègues, pareil. « L’enfer, c’est les autres », a écrit Sartre. Ce qui est faux bien sûr. Sauf au bureau.

Tiques, sangliers et ordinateurs noyés

Ceux qui me rendent visite dans mon « open space » sont des animaux. Ça arrive au moins une fois par séance de travail. Tout à l’heure, j’ai entendu un chevreuil qui appelait au loin et, il y a deux minutes, j’ai vu un faon descendre la pente à côté des rochers. Quelques pas, il broute une jeune pousse d’arbre, quelques pas encore, il lève la tête et hume l’air. Il ne me calcule pas. Il contourne le bas des rochers avant de s’éloigner tranquillement. Les sangliers sont moins paisibles. Il y a quelques mois, un bruit sourd et insistant que je n’ai pas compris tout de suite annonçait une armée galopante. Le chef m’a vu. Il a fait son grognement de sanglier pas content et a changé de direction. Ils étaient plus d’une dizaine. Des grands noirs et des petits marcassins caramel rayés de blanc.

Les problèmes au bureau dans la forêt : les tiques. Je dois en enlever un certain nombre en été. Je n’ai toujours pas eu la maladie de Lyme mais je vis un peu dangereusement de ce côté-là. Et puis il y a la pluie. Pas aujourd’hui, pas cette semaine même, mais en général. J’ai ruiné deux ordinateurs portables avec la pluie. Les deux fois, j’étais un peu pris dans ce que j’écrivais, ça tombait, je voulais l’ignorer et le lendemain : plus d’ordinateur.

Maintenant, j’apporte souvent un parapluie. Pas pour moi, pour l’ordi. Quand ça tombe fort, je glisse sous un rocher. La tête, le torse, les bras et l’ordinateur sur mes genoux pliés sont plus ou moins au sec, le reste vaguement protégé par un imperméable en plastique. Parfois je me demande ce que ma mère, qui n’est plus de ce monde, penserait de son fils devenu cette sorte de SDF des bois. Mais ça passe, comme une ondée.

Là, les jours de pluie sont loin. Mais il est tard, le soleil baisse, le jus dans mon ordinateur aussi, il n’y a plus de thé au citron. Ai-je bien travaillé ? Je ne sais pas trop. Mais la forêt, elle, m’a bien travaillé. Je vais rentrer. Sur le chemin, je guetterai les premiers bolets blonds, le cèpe de l’été. Et peut-être une de ces colonies de muguet qu’on croise dans les bois en mai. Ça touche à sa fin, les clochettes commencent à jaunir, mais l’air en est encore parfumé, de cette senteur divine qui annonce leur présence avant qu’on ne les voie.

Le journaliste John Laurenson et son « open space » forestier. DR