
Avec près de 38 % des touristes qui citent la série parmi leurs motivations pour visiter la capitale, « Emily in Paris » a achevé de transformer Paris en décor mondial. Une fiction qui amuse autant qu’elle agace, et qui raconte surtout comment industries culturelles et tourisme fabriquent un même imaginaire, loin de la ville qui se vide un peu de ses habitants.
Quai de Jemmapes, à l’Hôtel du Nord, Jouvet et Arletty avaient leur « atmosphère ». Désormais, ils doivent la partager avec une figurine Netflix et des cars de touristes venus photographier le décor de la saison 5 d’Emily in Paris. Le film de Marcel Carné date de 1938. La série de Darren Star cartonne depuis 2020. Entre les deux, Paris n’a pas bougé. Du moins dans l’imaginaire qu’on lui colle.
Un Paris figé dans l’imaginaire
Ce paradoxe n’est pas nouveau. Comme l’analysait en 2023 la chercheuse Monika Siejka dans nos colonnes, Emily in Paris « propose le regard américain sur Paris d’une jeune héroïne aux tenues improbables, la fille instagrameuse de Carrie Bradshaw à l’ère #PostMeToo ». Une recette qui fonctionne : « Exaspérant les critiques, la capitale est à la fois idéalisée et vétuste, les Parisiens arrogants et inhospitaliers. Clichés américains contre clichés parisiens, la série s’amuse de ces oppositions. » Ce que montre Emily in Paris, ce n’est pas tant Paris que le Paris attendu : un décor reconnaissable, rassurant, exportable. Une capitale réduite à quelques rues, quelques terrasses, quelques monuments. Une vitrine bien plus qu’une métropole.
Quand la fiction devient produit touristique
Le problème, c’est que ça marche. 15 millions de spectateurs en quatre jours après le début de la diffusion de la saison 5, une première place sur la plateforme Netflix dans plusieurs pays, et une saison 6 déjà annoncée. Sur Instagram, Lily Collins souffle une bougie en forme de 6, tour Eiffel en arrière-plan. Évidemment.
Et le pèlerinage est désormais organisé. La start-up Mapstr a créé une carte interactive recensant 73 lieux de tournage, avec références d’épisodes et liens pour réserver. On y retrouve les classiques : l’appartement d’Emily place de l’Estrapade, le restaurant de Gabriel – en réalité un italien –, la Boulangerie moderne, le Grand Véfour, le Café de Flore, l’Opéra Garnier, la Monnaie de Paris. Et quelques escapades « hors les murs » : les Puces de Saint-Ouen, Roland-Garros, Giverny, le Luberon.
La boucle est bouclée : la fiction fabrique une image, le tourisme la monétise, puis la fiction s’en nourrit à nouveau. Paris devient une destination scénarisée, pensée autant pour l’écran que pour l’appareil photo.
Un décor qui se vide
Le Paris d’Emily, c’est précisément celui que l’on filme en boucle – et celui qui perd ses habitants. Dans les arrondissements centraux, plus de 30 % des logements ne sont plus occupés comme résidences principales. Paris compte aujourd’hui près de 300 000 logements vides ou dévolus à l’usage touristique. En six ans, la capitale a perdu plus de 76 000 habitants. Les familles s’éloignent, les écoles ferment des classes. Pendant que Netflix vend un Paris de carte postale, la ville réelle risque de se transformer en décor. Et Place de l’Estrapade, épicentre de l’intrigue, des inscriptions hostiles avaient fleuri en 2024. Preuve que tout le monde n’apprécie pas de voir son quartier transformé en plateau de tournage permanent.
La métropole hors champ
Pendant ce temps, la métropole réelle – celle des guinguettes au bord du canal de l’Ourcq, des friches culturelles, des bistrots accessibles, des lieux qui vivent sans chercher à séduire l’algorithme – reste largement invisible. Emily traverse Paris en talons de Montmartre à la tour Eiffel en trois plans, mais n’a jamais pris le RER B. Elle brunche place du Panthéon, mais ignore qu’il existe une vie au-delà du périphérique.
Franchira-t-elle un jour cette frontière symbolique ? Découvrira-t-elle un brunch à Pantin, une guinguette à Asnières, un kebab à Saint-Denis ? Verra-t-on notre héroïne inaugurer la ligne 18 vers Saclay pour une hypothétique saison 7 ? On n’en parierait pas grand-chose. Entre Rome, Athènes et les quais de Seine, l’amour des industries culturelles pour le Paris chromo a encore de beaux jours devant lui.
Mais si jamais Darren Star nous lit : on a plein d’adresses hors des sentiers battus pour lui. Instagramables, vivantes… et en banlieue.
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8 janvier 2026 - Grand Paris