« La ceinture verte est bien gentille jusqu’à 35 degrés »

L'été caniculaire nous a sonnés, et le prochain arrive. Pour notre série d'entretiens sur ce que nous a fait l'été 2026, l'architecte Philippe Rahm, qui réfléchit au lien entre nos corps et nos maisons, nous rappelle une limite : au-delà de 35 degrés, l'arbre cesse d'évaporer et le courant d'air devient un sèche-cheveux. Il reste à préparer 2027, en commençant par les volets.
Thermographie de Paris par Philippe Rahm
Thermographie de Paris par Philippe Rahm

« Cet été, j’ai plus ressenti cette souffrance »

Comment avez-vous vécu l’été qu’on vient de passer ? Qu’est-ce que ça vous a fait, physiquement, de vivre en ville avec une suite de canicules comme on n’en a peut-être jamais connu ?

Philippe Rahm, architecte : J’avais écrit un article sur les canicules en 2020 ou 2021 pour AOC, la revue en ligne. Je parle de ça depuis longtemps. C’est un peu égoïste ce que je vais dire, mais autrefois, quand les canicules arrivaient, elles confirmaient plutôt le sujet sur lequel je travaillais, et je n’en souffrais pas énormément. Cet été, j’ai plus ressenti cette souffrance de la chaleur, avec tous les bricolages qu’on peut faire : prendre des douches, mettre des bouillottes au congélateur.

Cette canicule, puisqu’elle a commencé fin mai, était plus longue et plus violente que celles des années précédentes. On se retrouve dans un climat qui est presque celui du nord de l’Afrique, et nos bâtiments ne sont pas du tout adaptés. Moi, je n’ai ni store ni volet extérieur, et il y a de grandes ouvertures au sud. J’avais accroché des rideaux à basse émissivité du côté où ça tapait, pour empêcher les rayons du soleil de chauffer encore plus. On se réveille avec une ville qui était formidable hier et qui, pour demain, ne nous permet pas d’habiter de manière confortable ni en sécurité.

Je pense que ça a fait bouger les esprits, même si on l’oublie assez vite : dès qu’il commence à faire plus frais, on passe à autre chose. C’est pour ça qu’on pourrait mettre les élections présidentielles en août plutôt qu’en mai. Ça changerait peut-être les résultats.

L’abondance nous a rendus aveugles

Votre travail, c’est de faire le lien entre les matériaux, le fait d’habiter l’architecture et ce qui préserve nos corps. Les règles du jeu sont-elles bouleversées ?

Oui. Le développement de Paris est lié à la grande disponibilité de blé tout autour de la ville. Autour de l’an 1000, la charrue est passée d’un soc de bois à un soc de fer, qui permettait de labourer les terres lourdes et riches du Bassin parisien et de produire énormément de nourriture. Au XIXe siècle arrive le chauffage central, avec le charbon brûlé dans les chaudières des caves et branchées sur des radiateurs. Ça a permis un développement énorme des villes du nord comme Londres, New York, ou Paris.

Ces deux événements ont permis à Paris de devenir une capitale.

D’un point de vue un peu philosophique, on surestime depuis les années 1950 la dimension sociale et politique de l’histoire, et on sous-estime les dimensions matérielles : le climat, la nourriture, le chauffage. Et si ses dimensions matérielles se transforment, alors c’est toute la superstructure sociale et politique qui est en crise. Pendant longtemps, les énergies fossiles ont rendu ces réalités matérielles presque invisibles. C’était une période d’abondance où l’on pouvait ne plus vraiment s’en soucier.

Thermographie de Paris par Philippe Rahm
Thermographie de Paris par Philippe Rahm

Ce qui lâche à 35 degrés

Ça peut aussi changer la relation entre le centre et la périphérie, parce qu’on est quand même entourés à Paris d’une ceinture verte…

On a vu cet été des images de Londres où les beaux gazons anglais étaient brûlés par le soleil et complètement jaunes. Et on a vu à Paris des feuilles mortes dès le mois de juillet. Les arbres stressent. Au-delà de 35 degrés, ils arrêtent d’évaporer et les feuilles commencent à jaunir et à tomber. D’autant que les canicules s’accompagnent de sécheresse : il y a peu d’eau dans les sols, les arbres la gardent dans leur tronc pour survivre, et il n’y a plus d’effet de rafraîchissement.

La ceinture verte, elle, est bien gentille jusqu’à 35 degrés. Mais à 40 ou 45, elle va jaunir et puis mourir. C’est une solution, pas la panacée.

Et les courants d’air, qu’on a tous cherchés cet été ?

Ça fonctionne aussi seulement jusqu’à 35 degrés, parce qu’après, ça devient comme un sèche-cheveux. Il n’y a plus d’effet de rafraîchissement la journée.

Ouvrir les fenêtres à deux heures du matin

Comment on s’organise, alors, dans un appartement ?

En dessous de 35 degrés, il faut créer des courants d’air : faire rentrer l’air d’un côté et le faire sortir de l’autre. La priorité, ce sont les appartements traversants, parce que si on n’ouvre que d’un côté, l’air ne rentre pas.

Ou alors, il faudra s’entendre entre voisins…

Si on est mono-orienté, il faut pouvoir ouvrir la porte d’entrée sur le corridor et créer un courant d’air dans l’escalier, en ouvrant les fenêtres tout en haut ou celles sur la cour.

Au-delà de 35 degrés, il faut ventiler la nuit. Les façades et les trottoirs absorbent la chaleur toute la journée et la restituent jusqu’à trois heures du matin. Au moment où on va se coucher, il fait toujours chaud, même si on ouvre la fenêtre. Mais après peut-être deux heures du matin, ça commence à se rafraîchir, et là il faut ouvrir pour faire baisser la température des murs.

Un petit coup de blanc

L’été 2027 arrive. Que faut-il faire en urgence, et pour les années suivantes ?

La première chose, c’est d’équiper de volets toutes les fenêtres qui donnent au sud et à l’ouest. Beaucoup de volets ont été enlevés à Paris dans les années 1980 et 1990. Une collègue architecte me racontait qu’une de ses amies, architecte elle aussi, les enlevait à chaque fois qu’elle rénovait un bâtiment. Il faut en remettre pour empêcher les rayons du soleil de surchauffer l’intérieur, en plus de la température de l’air. Ce sont deux choses différentes.

Ensuite, il y a les gens qui habitent sous les toits. La solution la moins coûteuse, c’est de peindre les toits en blanc.

Le fameux blanc de Meudon, qui fait son retour ?

Le blanc de Meudon partirait avec les pluies, mais des entreprises développent des produits conçus pour les toitures. En Tunisie ou ailleurs, il y avait toujours une période, je crois à l’automne, où l’on repeignait les terrasses.

La deuxième chose, s’il y a une rénovation de toiture, c’est d’isoler très fortement, avec 25 ou 30 centimètres. On peut aller plus loin avec ce qu’on peut trouver en Afrique : détacher le toit du plafond pour créer un courant d’air entre les deux, ce qui empêche la chaleur de passer dans l’appartement du dessous.

On pourrait aussi imaginer que l’eau de pluie qui tombe sur les toits parisiens soit reliée par les gouttières à ces réservoirs en plastique très banals qu’on trouve dans le commerce. On les mettrait dans les caves et, en été, on irait y puiser pour apporter de la fraîcheur dans les cours.

Thermographie de Paris par Philippe Rahm
Thermographie de Paris par Philippe Rahm

Mettre les voiles en ville

Comment est-ce qu’on conserve des rues dans lesquelles on a envie de marcher ?

La Ville de Paris a fait un prototype de voiles, comme les toldos espagnols. Tendues au-dessus des rues, elles peuvent empêcher les rayons du soleil de surchauffer les surfaces minérales, les bâtiments et les trottoirs. C’étaient des solutions en place à Séville. Planter des arbres pour créer de l’ombre, je pense que c’est aussi une bonne solution.

Il y a aussi les fontaines. Ça s’oppose un peu aux problèmes de sécheresse, mais c’était une stratégie habituelle : à Rome, les grandes fontaines font réellement baisser la température de l’air. C’est encore mieux si c’est protégé du soleil.

Et il y a peut-être de nouveaux espaces publics à inventer, couverts, voire souterrains. Les basiliques romaines étaient en réalité des grandes places couvertes.

Églises, caves et catacombes

Les églises seraient nos refuges climatiques du XXIe siècle ?

Oui, c’est l’idée. À Rome, je crois qu’il y a 700 églises ou plus, et on se dit : mais pourquoi il y en a tant ? L’église partait du modèle de la basilique, avec de hauts plafonds qui évacuent l’air chaud, l’ombre, la froideur des sols en marbre. L’ensemble des églises à Paris pourrait redevenir des refuges climatiques. À l’origine, ce n’étaient pas seulement des lieux de prière, c’étaient aussi des maisons du peuple au Moyen Âge.

Le siège du Parti communiste a été transformé en refuge climatique durant l’été. C’est un espace plus valorisé qu’une simple salle dans une mairie. Penser les refuges climatiques comme des lieux qui ne sont pas purement techniques, qui ont des valeurs esthétiques, ça pourrait être intéressant.

Et puis il y a les sous-sols. Quand on descend dans les catacombes, il fait frais, plus ou moins 14 °C. On peut valoriser cette fraîcheur, soit en descendant, soit en la faisant monter dans les escaliers des maisons, comme avec un puits canadien. Plusieurs projets, d’étudiants et de bureaux, proposent aussi de réutiliser les cheminées de Paris : on pourrait imaginer de peindre en noir le haut de la cheminée pour que ça surchauffe en été et que ça tire l’air depuis les appartements.

La climatisation : pourquoi pas, mais pas n’importe comment

Est-ce que l’avenir des villes serait de devenir climatisées ?

Los Angeles était autrefois une ville d’hiver, personne n’y était l’été. L’air conditionné arrive en 1950 et permet tout d’un coup d’y rester. On pourrait se dire qu’on va le mettre dans tous les appartements, comme en Italie.

Ma position en tant qu’architecte, c’est de dire que si l’air conditionné provient d’électricité décarbonée, comme c’est le cas en France, pourquoi pas. Mais notre travail, c’est de ne pas construire ou rénover mal parce qu’il y a de l’air conditionné. La précarité énergétique en hiver va se doubler d’une précarité énergétique en été, parce que ça coûte quand même cent euros par mois de se chauffer ou de se refroidir, et cette somme peut augmenter, comme on l’a vu au début de la guerre en Ukraine. Il peut aussi y avoir des black-out, comme en Espagne. Si les bâtiments ne sont pas conçus pour résister par eux-mêmes au moins quelques heures ou quelques jours à la chaleur, on va bouillir à l’intérieur.

Partir l’été, une affaire de classes

Faut-il aller vers une vraie saisonnalité de la vie en ville ?

Ces saisonnalités ont existé. À Neuchâtel, les familles avaient des maisons sur la montagne, où elles montaient en été. Durant l’Antiquité, les gens quittaient Rome l’été pour aller dans les montagnes, comme le pape qui a une maison au Vatican et une autre à l’extérieur de Rome.

C’est quand même socialement très marqué. Tout le monde n’y a pas accès.

C’est ce que raconte Albert Camus dans son texte sur l’été à Alger : en été, les riches Français retournaient en métropole, les un peu moins riches partaient dans les montagnes d’Algérie, et les plus pauvres allaient se baigner dans la mer. Après, c’est la question des piscines.

Ou de la baignade dans le canal Saint-Martin…

Exactement.

On a tous souffert, et il y a une vrai inquiétude avec le retour de l’été.

La situation climatique peut avoir des conséquences politiques, ce n’est pas décorrélé. Do the Right Thing, le film de Spike Lee, de 1989, est assez étonnant à revoir : c’est une canicule, tout le film porte sur la recherche de fraîcheur, la tension monte, et ça se finit en émeute.

Et Paris, dans tout ça ?

C’est une question que vous avez à l’esprit quand vous pensez à l’avenir de nos villes ?

Oui. Dans l’histoire, des villes se développent à un moment agricole et climatique favorable et peuvent décliner à d’autres moments. Il y a peut-être un mouvement de personnes qui cherchent à revendre leur maison à Barcelone pour en acheter au Danemark. On pourrait se dire que Paris n’est plus forcément, à l’avenir, un lieu favorable pour habiter. Même si ces questions d’adaptation au réchauffement climatique sont maintenant nécessaires, il ne faut pas oublier qu’il est crucial de continuer à baisser nos émissions de CO2, parce que c’est l’origine de tous ces problèmes. Réduire la consommation d’énergie, passer aux énergies renouvelables, décarboner, voilà ce que l’on doit faire en priorité après la canicule.

Thermographie de Paris par Philippe Rahm
Thermographie de Paris par Philippe Rahm

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