Jacques Villeglé, l’homme qui faisait parler les murs

Jacques Villeglé est une figure majeure de l’art contemporain. Pendant près de soixante-dix ans, il a décollé les affiches des murs de Paris pour en faire des tableaux. Ces fragments urbains constituent une sorte de mémoire collective d'un Paris disparu. Une expo au musée Carnavalet lui rend hommage.

Dans les vidéos projetées au musée Carnavalet, Jacques Villeglé, déjà âgé, déambule dans Paris. Soudain, il s’arrête devant une vitrine couverte de stickers. Il en attrape un, tente de le décoller. L’autocollant se désagrège aussitôt en une pluie de fragments, « comme de la vaisselle », glisse-t-il. Toute sa vie, l’artiste aura fait la même chose : prélever sur les murs de la ville ce qui acceptait encore de s’en détacher.

Lorsqu’il débarque à Paris en 1950, le jeune Breton né à Quimper dessine depuis l’enfance. Dans ses carnets intitulés Souvenirs de Paris, il croque les monuments, les ponts et les jardins les plus célèbres de la capitale, avec l’espoir d’en faire des cartes postales. Il envisage même de devenir guide touristique. Mais au fil de ses déambulations, son regard se déplace. Les monuments cessent peu à peu d’être son sujet. Il se passionne désormais pour les murs ordinaires, les palissades de chantier, les surfaces anonymes où s’accumulent les traces de la vie urbaine.

Son métier n’y est pas pour rien. Responsable de chantiers à la préfecture de Paris, il parcourt quotidiennement la ville. Partout, il repère des clôtures recouvertes d’affiches publicitaires, superposées, déchirées, rongées par la pluie et les passants. Là où d’autres ne voient que des déchets, il découvre des compositions involontaires. Il commence à arracher ces fragments de murs et à les considérer comme des œuvres toutes faites, des « ready-made » urbains.

Une ville qui se transforme sous ses yeux

En 1956, Jacques Villeglé s’installe dans le 17e arrondissement. La porte Maillot voisine est alors un vaste territoire en transition. Sur les anciennes fortifications et les terrains de la Zone subsistent des friches, des chantiers et les vestiges du mythique Luna Park démoli peu de temps auparavant. Les palissades sont couvertes d’affiches des cinémas de quartier : le Royal Maillot, le Maillot Palace, le Windsor. Jacques Villeglé en tire en 1959 Tapis Maillot. Exposée à même le sol dans l’atelier de François Dufrêne, l’œuvre est piétinée par les visiteurs, d’où son titre.

Quelques années plus tard, il emménage rue de Turbigo, dans un Marais encore populaire. Pendant plus de quarante ans, le quartier lui fournira plusieurs centaines de prélèvements.

Dans les années 1970, le chantier des Halles offre un terrain d’observation privilégié. La destruction des pavillons Baltard, puis le creusement de la future gare RER, le fameux « trou des Halles », recouvrent le centre de la capitale de barrières couvertes d’images et de slogans. Tout près, le plateau Beaubourg attend encore l’édification du centre voulu par Georges Pompidou.

Les œuvres de Villeglé enregistrent ces transformations. Elles montrent une ville qui se défait autant qu’elle se construit. On y voit les traces des grandes opérations d’urbanisme mais aussi celles de l’histoire politique. La guerre du Vietnam, Mai 68, les campagnes électorales ou l’élection du premier maire de Paris apparaissent au détour d’un mot arraché ou d’un visage à moitié disparu. Ses affiches composent ainsi une chronique involontaire de la seconde moitié du XXe siècle. À travers elles ressurgit également un Paris populaire, militant et parfois rugueux, bien éloigné de la capitale gentrifiée qui émergera dans les décennies suivantes.

Jacques Villeglé. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

Quand les murs changent de peau

La fin des années 1980 marque pourtant une rupture. La municipalité s’attaque à l’affichage sauvage. Les panneaux publicitaires se normalisent, s’installent sous verre, en hauteur, hors de portée. « On ne peut plus lacérer les affiches », regrette-t-il. L’artiste s’adapte. Pour la première fois, il franchit le périphérique à la recherche de nouveaux terrains de collecte. Puis il élargit progressivement son rayon d’action à des villes toujours plus éloignées. Il baptise cette nouvelle phase de son parcours sa « décentralisation ».

À la fin des années 1990, un autre langage visuel prend possession des murs : celui des stickers. Militants, labels de rap, graffeurs et artistes urbains les utilisent comme des signatures miniatures disséminées dans la ville. Fidèle à sa curiosité, Villeglé les recueille et les classe méthodiquement dans des carnets. Mais la matière a changé. Le mur n’est plus celui des grandes affiches lacérées qui avaient nourri son œuvre pendant près d’un demi-siècle.

Plutôt que de regretter un âge d’or disparu, il observe les nouvelles générations. Il se rapproche des graffeurs et des artistes urbains, notamment Lek et Sowat, avec lesquels il mène plusieurs projets. L’idée qu’on le présente comme le parrain du street art l’amuse. « Je fais exactement le contraire des artistes du street art », résume-t-il. « Moi, je prends l’œuvre dans la rue toute faite et je la ramène à l’atelier. Eux vont dans la rue pour ajouter quelque chose. » Son matériau s’est raréfié, mais son appétit pour la rue est resté intact.

À la sortie de Carnavalet, on retrouve les rues du Marais, aussi lisses et léchées qu’un abribus Decaux. Paris est-il devenu une ville sous cloche ou a-t-il simplement changé de langage ?

Jacques Villeglé. Vianney Delourme pour Enlarge your Paris

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