« Le paysan sur la colline » : la promenade urbaine selon l’architecte Yves Clerget

Mégaphone en main, l’architecte Yves Clerget a passé plus de vingt ans à emmener des citadins regarder leur ville comme un paysage, et à dépasser les frontières des quartiers haussmanniens. En septembre 2011, trois mois avant sa mort, il exposait sa méthode lors d’une conférence. Nous en publions des extraits à l'occasion des quinze ans de sa disparition.
Yves Clerget. DR
Yves Clerget. DR

Architecte de formation, Yves Clerget a développé au Centre Pompidou un programme de promenades urbaines ouvert à tous. Pour le pérenniser, il a fondé en 2007 l’association Les Promenades urbaines, avec le Centre Pompidou, la Cité de l’architecture et du patrimoine, le Pavillon de l’Arsenal et les CAUE de l’Essonne et du Val-de-Marne. Il est mort le 10 décembre 2011.

Donner la parole à tous

L’expérience prouve qu’il n’est pas possible de croiser de manière exhaustive tous les champs, compétences, avis sur une promenade, même si la problématique en est bien cernée. Néanmoins le principe même des promenades urbaines demande que l’on affirme d’abord la priorité de l’ouverture à ces mélanges possibles, intégrant même les interventions inopinées survenant lors de la promenade. […]

La promenade urbaine fait d’abord appel aux acteurs de terrain, aux personnes en charge de l’action politique dans la ville, et surtout au regard des habitants et usagers, à leurs perceptions multiples. […]

La méthode adoptée est ouverte. La connaissance ne s’oppose pas au ressenti (surtout dans le champ qui touche à l’intime et aux identités) ou à l’interprétation toujours utile pour connaître notre point de départ. Aucun point de vue n’est a priori repoussé : charge à l’aventure de la promenade de confirmer ou d’infirmer les choses.

Les principes sont donc simples : donner la parole à tous, laisser les choses advenir sans imposer un savoir abstrait, privilégier la découverte, l’investigation et l’appréciation ; à travers l’échange, on parvient à dégager les congruences et les incompatibilités, les points de vue collectifs et les appréciations individuelles, les mémoires subjectives d’autres lieux, à comparer l’ici et l’ailleurs afin de mieux comprendre son chez soi.

Le mégaphone, sémaphore de l’espace public

En effet le rapport à la ville est d’abord un rapport sensible et subjectif au quotidien ; voilà pourquoi il est nécessaire de prendre une juste distance, ou plutôt un peu de hauteur, pour rejouer les scènes de la vie quotidienne avec tous leurs enjeux urbains omniprésents. C’est le principe même de la promenade urbaine avec son sémaphore de l’espace public (le mégaphone) qui crée l’espace de représentation nécessaire à la parole partagée. […]

Pour répondre à nos objectifs propres, nous avons opté pour une méthode privilégiant trois points de vue sur la déambulation urbaine : l’histoire et la géographie des lieux (comme reconnaissance du patrimoine paysager et bâti), la dérive urbaine psycho-géographique chère aux situationnistes et enfin la transformation moderne de la ville (en mouvement permanent dans le centre ancien comme en périphérie).

Faire paysage

Par la traversée du territoire et son observation, la promenade met à distance le terrain pour mieux le comprendre et ouvre ainsi sur la question du paysage, voire des paysages successifs que l’on parcourt, que l’on voit et que l’on découvre sous différents angles, à différentes échelles.

Le paysan qui laboure, penché sur la terre, arc-bouté sur sa charrue, voit-il le paysage qu’il fabrique ? Toutefois, s’il arrête la charrue et monte sur la colline avec un groupe de visiteurs pour voir et montrer son œuvre, s’il partage et fait apprécier le travail qu’il a réalisé, il se peut qu’il transforme son pays en paysage.

De même la promenade urbaine s’attache à faire paysage, dans une construction collective avec les acteurs de l’urbain d’ici ou d’ailleurs, intégrant non seulement la morphologie des sites ou le réseau hydrographique, mais aussi les constructions, habitations, ouvrages d’art, réseaux de transport de la métropole. Ainsi, comme le paysan de la fable, les promeneurs urbains peuvent appréhender par les sens et la marche […] les qualités de leur environnement urbain, et peut-être agir dans les transformations urbaines présentes et à venir.

Une ville que l’on ne voit plus

La notion habituelle de paysage suppose pourtant un regard cadré et posé sur un coin de territoire souvent idéalisé et nostalgique, une image de nature sauvage ou domestiquée, mais toutefois opposée à celle de la métropole bruyante et frénétique. La jouissance de cette utopie régressive se réalise lors des temps de loisirs par opposition à la ville et à la vie de tous les jours, au quotidien répétitif soi-disant privé de paysage, situé dans un univers bâti mutant, parfois hostile, parfois hospitalier, grandiose et banal, majestueux et ordinaire, mais que l’on ne voit plus car toujours saturé. […]

Au fond, aller dans la forêt de Fontainebleau est devenu une histoire de l’homo urbanicus, de même que d’aller à Biarritz ou à Megève, à Palavas-les-Flots ou Merlin-Plage. En empruntant les cordons ombilicaux des réseaux interurbains (TGV, autoroutes), on ne quitte plus l’urbain, on ne parcourt plus la campagne, le pays (la France de la Nationale 7 a disparu) ; on reste dans un espace canalisé qui traverse, à bonne distance, quasi virtuellement, des pays/paysages de France.

Voilà donc qu’à l’époque de la mondialisation l’espace-temps éclate. Les villes s’étalent, explosent et se fragmentent […]. Cette complexité due à la fragmentation territoriale […] ne peut être appréhendée qu’en arpentant ces paysages contemporains en permanente mutation, difficiles à lire, combinant plusieurs échelles spatiotemporelles et fonctionnelles. […] Quant aux traitements des fractures territoriales, aller voir in situ est bien utile pour se former une idée du monde que nous construisons souvent à notre insu, avec ses délaissés, ses terrains vagues, ses zones interdites. […]

La tour Eiffel et Notre-Dame des tuyaux

Nous avons en région parisienne des expériences singulièrement réussies de la rupture d’échelle : d’abord le scandale de la tour Eiffel, considérée comme infâme et abominable, n’ayant pas sa place pérenne dans l’univers ordonnancé et calibré de Paris, un hors d’échelle insupportable ; ensuite, dernier des grands scandales parisiens contestant l’ordre académique, le Centre Pompidou, surnommé la « raffinerie » ou « Notre-Dame des tuyaux ». Dans les deux cas, on y voyait une rupture supposément démesurée d’avec les règles ; une obscénité de l’échelle et de la structure, conjuguée à un bouleversement du rapport dedans/dehors. Mais ces deux bâtiments considérés comme anachroniques et anatopiques sont devenus aujourd’hui des marqueurs de l’image symbolique de Paris. Pis, ils sont Paris, sorte de filet tendu d’en haut du ciel pour la tour Eiffel et praticable géant pour le Centre Pompidou. Non seulement on les voit de loin, mais on monte dedans pour voir la ville dans un mouvement ascendant à travers le prisme de leurs structures, les transformant en machines uniques à voir la mégapole : des « Vision machines » qui construisent un paysage singulier.

La question des ruptures d’échelle n’est donc pas nouvelle, et leur force d’évocation en fait souvent des repères essentiels du paysage, qui peuvent même devenir des éléments phares de l’image d’un territoire.

Des mots-carrefours

Il n’est pas innocent que les mots de paysage (à la polysémie foisonnante), de promenade (que l’on voudrait confiner dans le loisir et le dilettantisme de l’école buissonnière) et d’urbain (à l’expansion planétaire) aient tous des contours flous. Coquilles vides ? Mots creux, qui cachent une idéologie dominante ? Plutôt mots-carrefours, mots-collisions, riche fabrique de lieux communs et de représentations de soi face et avec les autres, une invitation au partage des expériences et des jugements.

On essaie de démêler la pelote pour comprendre comment et quand ces mots prennent sens, deviennent opérationnels. Prenons l’exemple du logement social et des cités, aujourd’hui décriées, mais paradoxalement, pour certaines, reconnues par l’État comme patrimoine ; dans ce cas il s’agit de déterminer comment prennent corps les jugements qualifiant les territoires concernés et de les questionner in situ, avec les personnes concernées, c’est-à-dire les acteurs du lieu, mais aussi plus largement le public (qu’il s’agisse de modes de vie, d’esthétique, de sécurité, de propreté, d’équipement…), dans le jeu des pratiques sociales et des représentations qui les sous-tendent.

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