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« Les JO de Paris 2024 sont organisés d’une façon hyperdatée »

Les inscriptions pour participer au tirage au sort de la billetterie des Jeux olympiques de Paris 2024 ont ouvert ce 1er décembre jusqu'au 23 janvier / © Nicolas Michaud (Creative commons - Flickr)
Les anneaux olympiques sur l’esplanade du Trocadéro / © Nicolas Michaud (Creative commons – Flickr)

À quelques mois des JO de Paris, la journaliste d'investigation Jade Lindgaard publie une enquête fouillée sur l'impact de cette grand-messe, « Paris 2024, une ville face à la violence olympique ». Elle en dresse un résumé à Enlarge your Paris.

Vous débutez l’introduction de votre livre par cette phrase : « Je n’ai pas voulu écrire un livre contre les Jeux olympiques ». Pourquoi vous a-t-il semblé nécessaire de le préciser d’entrée de jeu ?

Jade Lindgaard : Tout simplement parce que c’est la réalité. Quand j’ai démarré mon enquête, je n’étais ni pour ni contre les Jeux. Je ressentais à leur endroit une forme d’indifférence. Au cours de mon travail – une démarche pragmatique, concrète, partant du terrain –, j’ai perçu les logiques d’injustice et de destruction derrière les JO. Mettre cette phrase au début du livre, c’est affirmer l’éthique de conviction et la déontologie qui ont prévalu lors de mon enquête.

Dans le livre, vous citez des chiffres selon lesquels 95 % des infrastructures utiles aux JO de Paris 2024 étaient déjà construites. Alors comment expliquer les démolitions qui ont eu lieu, notamment pour bâtir le village olympique ?

Parce que c’est dans le cahier des charges du Comité international olympique (CIO). Quand vous obtenez les JO, il est convenu que vous devez construire un village olympique ainsi qu’une piscine olympique. Or, à part les villes qui auraient déjà organisé des jeux, personne n’a d’emblée ce type d’infrastructures. Il sera d’ailleurs intéressant de voir ce que va faire Los Angeles pour les JO de 2028 : vont-ils réutiliser les espaces bâtis pour leurs JO de 1984 ? C’est une chose essentielle à rappeler : bien sûr il y a le Comité d’organisation des Jeux olympiques de Paris (COJOP) mené par Tony Estanguet, mais la puissance organisatrice demeure le CIO. Concernant le village olympique, non seulement il doit répondre au cahier des charges, mais en plus il doit être construit en un temps extrêmement bref, en l’occurrence sept ans, soit la période qui sépare la désignation de la ville hôte et le début des Jeux. L’État crée donc un cadre économique favorable pour les acteurs privés, type Bouygues, Eiffage ou Nexity. Ces acteurs élaborent des logements qui, ensuite, se retrouvent sur le marché de l’immobilier. Or ceux-ci sont accessibles à des ménages qui touchent des revenus importants. Ce qui représente une proportion faible des habitants de la Seine-Saint-Denis. On a vu la même chose à Londres, Rio, Séoul ou Pékin : des départs massifs de population dans des proportions certes plus importantes qu’à Paris. Mais, connaissant cet historique, il est dommage que le cahier des charges n’en tienne pas compte. On pourrait par exemple imaginer une clause sociale, disant que les logements doivent être accessibles aux habitants du quartier. Ou que la construction du village olympique exclut les expulsions. Rappelons que cette dernière coûte 2 milliards d’euros. Pour rappel, la ligne budgétaire de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) concernant le territoire de la Seine-Saint-Denis est de 2,3 milliards d’euros.

À quelques exceptions près, la Seine-Saint-Denis, où se déroulent un certain nombre d’épreuves des JO et où se situe le village olympique, est dirigée par des élus de gauche. Pourtant, peu de voix s’élèvent parmi eux pour critiquer les Jeux. Comment l’expliquez-vous ?

Parce qu’il y a l’idée de rattrapage. Le 93 est un territoire sous-investi par les pouvoirs publics. On y dépense moins d’argent par habitant qu’ailleurs. Dans les JO, les élus voient donc l’occasion de bénéficier de davantage de moyens. D’autant qu’il y a une deadline – celle du début des Jeux – et la notion d’ « héritage » dont bénéficieront les communes une fois les JO terminés. Il y a aussi l’idée qu’on investit pour plusieurs décennies. Cela laisse peu de place à la critique d’autant qu’il n’y a pas eu de débat public sur le sujet.

Vous racontez dans votre livre qu’a priori Anne Hidalgo n’était pas spécialement favorable à une candidature de Paris pour les JO

Effectivement, au départ, elle y est opposée. Mais il y a une volonté d’État. François Hollande pousse la candidature ; ensuite Emmanuel Macron y adhère complètement. Avec cette idée de servir le rayonnement de la France. Rappelons ensuite, concernant Paris, qu’on se situe dans un contexte post-attentats, avec le souhait de rassembler autour d’un grand événement. Il faut également compter avec la montée en puissance de villes comme acteurs géopolitiques. On en développe l’attractivité touristique via, entre autres, des méga-événements type Coupe du Monde, Foire de l’alimentation… et donc JO. Enfin, en 2017, quand Paris obtient les JO, Anne Hidalgo a des ambitions présidentielles. Bref, il existe un faisceau de raisons qui explique cette candidature.

Pourtant, vous citez une étude menée par des chercheurs d’Oxford qui montre que les JO dépassent toujours leur budget. On peut supposer qu’à la Mairie de Paris, dans les ministères, des gens connaissent ces chiffres. Alors pourquoi y aller ?

C’est la grande question : pourquoi y va-t-on malgré tout ? D’autant plus qu’on connaît les déboires des villes précédentes. La réponse donnée est que « les Jeux financent les Jeux », que 97 % du budget des Jeux est financé par des acteurs privés. Donc que ça ne coûte rien au contribuable. Mais ces 97 % concernent le budget du COJOP, soit le temps des Jeux. Pas la construction des bâtiments par exemple. Or, même la Cour des comptes a reconnu que, dans le reste des dépenses, le privé et le public s’entremêlent tellement qu’il est très compliqué de s’y retrouver…

En parlant du COJOP, vous évoquez le quartier où ses bureaux sont installés, à la station Front Populaire à Aubervilliers. Et vous montrez comment ici, mais aussi dans d’autres endroits du 93, les constructions liées aux JO effacent une histoire populaire du territoire

Effectivement, le COJOP a beaucoup communiqué sur son implantation en Seine-Saint-Denis. Mais ce nouveau quartier où est installé le Pulse, l’immeuble qui abrite son siège, n’a pas cherché à protéger l’histoire de ce territoire. Or ces lieux font partie de l’histoire ouvrière de la région parisienne. On y trouvait des usines d’équarrissage, de traitement des déchets d’abattoirs, de recueil de sécrétions animales. C’étaient des lieux de grèves et de mobilisation syndicale, de souffrance, de misère. Alors, évidemment, je ne regrette pas cette époque et je me réjouis que les conditions de travail se soient améliorées. Mais cela participe de l’invisibilisation de ce récit. Il me semble qu’une autre histoire de ces quartiers populaires aurait pu exister.

Dans votre livre, vous opposez la vision élitiste des Jeux pensées par Coubertin – version qui a triomphé – à celle, plus populaire, défendue par Paschal Grousset, ancien membre de la Commune qui imagina, à la fin du XIXe, des « Jeux scolaires ». Pensez-vous que des JO plus vertueux pourraient être imaginés ?

On pourrait clairement les organiser de façon différente. Ils pourraient déjà être mieux répartis sur le territoire pour que les coûts soient mieux partagés. On pourrait imaginer des JO plus centrés sur les sports d’équipe, qui ne valorisent pas des « super-héros » ou des « super-héroïnes » dans des épreuves individuelles. On pourrait aussi imaginer qu’on récompense non pas celui ou celle qui va le plus vite mais celui ou celle qui a le plus amélioré sa performance. Sans oublier des JO qui seraient moins destructeurs de climat. La fabrication de mascottes, de cups et de récipients pour boire et manger, de gadgets… tout cela constitue de véritables atteintes à la sobriété. En fait, ces JO sont organisés d’une façon hyperdatée : celle d’un XXe siècle qui ne prend pas en compte les enjeux climatiques.

Infos pratiques : Paris 2024, une ville face à la violence olympique, de Jade Lindgaard, Éd. Divergences, 168 p., 15 €. Plus d’infos sur editionsdivergences.com

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