Maison Coignet à Saint-Denis : une pionnière du béton mise aux enchères

À moins de cinq minutes des quais de la gare de Saint-Denis, entre Pleyel et la Seine, une maison de 1853 raconte une histoire méconnue : celle du béton, mais aussi celle d’une ambition sociale. Classée monument historique, elle sera mise aux enchères le 3 novembre, à partir de 1,26 million d’euros. En espérant que son futur propriétaire la rende accessible au public.

On est à moins de cinq minutes des quais de la gare de Saint-Denis, entre le quartier de Pleyel et la gare, coincé entre la Seine, une rocade routière et les voies ferrées. Dans cet ancien petit quartier industriel, devenu un secteur un peu à part, se côtoient logements sociaux, entrepôts et quelques activités industrielles. C’est là que se trouve la maison Coignet. Un monument historique méconnu qui pourrit depuis des années.

Aujourd’hui, on la devine à peine derrière une immense bâche. Avant que cette structure ne la recouvre, on voyait ses fenêtres sans vitres et la végétation qui gagnait la façade. Pas vraiment l’image qu’on se fait d’une maison en béton. Elle ressemble plutôt à une demeure bourgeoise du XIXe siècle. C’est justement ce qui la rend étonnante : le béton est partout, jusque dans les moulures, la corniche et la balustrade. Coignet a fait construire une maison classique pour montrer que son matériau nouveau pouvait tout faire, même imiter la pierre.

On suit cette histoire depuis longtemps à Enlarge Your Paris. En 2022, Mélanie Rostagnat racontait déjà le projet porté par Emmanuel Sala, descendant de François Coignet, pour transformer la maison en lieu consacré à l’écoconstruction. Le 9 octobre dernier, nous sommes revenus sur son état et sur les travaux de protection engagés après son classement. Ces deux articles sont à relire : le reportage sur le projet de lieu dédié à l’écoconstruction, puis notre point sur la protection et la mise en vente. Aujourd’hui, une nouvelle étape s’annonce.

La Maison Coignet à Saint-Denis / @ Mélanie Rostagnat pour Enlarge your Paris
La Maison Coignet à Saint-Denis / @ Mélanie Rostagnat pour Enlarge your Paris

Qui était François Coignet ?

L’histoire commence avec un industriel lyonnais venu installer son usine à Saint-Denis. François Coignet y fabrique des colles à partir de déchets animaux. Il cherche aussi de nouvelles façons de construire. En 1853, il fait bâtir une maison pour le directeur de son usine et en profite pour expérimenter son procédé : du béton pisé, coulé dans des coffrages.

La maison n’a donc pas l’allure d’un manifeste en béton. Elle reprend les codes classiques d’une demeure bourgeoise du XIXe siècle, mais ses murs, ses moulures, sa corniche et sa balustrade sont réalisés en béton aggloméré. À l’origine, un enduit de chaux en masquait même la couleur grise. L’innovation est là, sous les apparences familières : il fallait regarder de près pour voir que cette maison était une expérience grandeur nature.

Et Coignet ne cherche pas seulement à construire autrement. Il veut aussi construire moins cher, pour rendre les logements accessibles à davantage de monde. « Il perçoit tout de suite que le béton est la solution pour construire pas cher mais durable », explique Benoît Pouvreau, docteur en histoire de l’architecture au Département de la Seine-Saint-Denis. Admirateur de Charles Fourier, Coignet imagine des habitations économiques : une forme d’« invention du logement social avant la lettre ».

Un morceau d’histoire au milieu du quartier

Le béton Coignet ne s’arrête pas à cette demeure. À proximité, l’industriel fait aussi construire un immeuble destiné aux ouvriers de son usine, restauré il y a une dizaine d’années. On retrouve des traces de son procédé au Vésinet, à Paris et jusqu’à New York. La maison raconte donc autant l’histoire de l’architecture que celle de l’industrie et du travail à Saint-Denis.

Voilà pourquoi le détour vaut le coup, même si la maison elle-même n’est pas ouverte au public. On prend le Transilien pour comprendre ce que ce bâtiment raconte de la Seine-Saint-Denis : les usines installées au bord de l’eau, les matériaux inventés sur place, les logements ouvriers, puis les grands entrepôts et les infrastructures qui ont redessiné le quartier.

Classée, protégée, mais pas encore sauvée

Inscrite au titre des monuments historiques en 1998, la maison a été classée par décret en février 2024. Ce classement a permis d’imposer des travaux de protection à son propriétaire, le groupe Saria. La structure bâchée qui l’enveloppe a été subventionnée à 50 % par la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France. En mai 2026, Emmanuel Sala a pu entrer dans le bâtiment pour la première fois : il y a découvert des éboulis, des escaliers cassés et des plafonds en partie démolis.

Le Parisien a révélé que la vente en ligne aura lieu le 3 novembre, pendant 24 heures, avec une mise à prix de 1,26 million d’euros. La demeure compte douze pièces et 858 m² sur trois niveaux, avec un terrain de près de 3 000 m². Ce prix de départ ne dit pas tout du chantier à venir : l’intérieur est très dégradé et la maison devra être restaurée.

On peut espérer que son futur propriétaire saura la restaurer et la rendre accessible au public. Pour que cette histoire de béton, d’industrie et de logement ne reste pas enfermée derrière ses bâches.

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« Focus Patrimoine » sur François Coignet éditée par Plaine Commune

À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), la Maison Coignet, première maison construite en béton aggloméré du monde. DR