Le cinéma maghrébin, une histoire française
Publié le 27 octobre 2026
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Un anniversaire rattrapé par l’actualité
Devant l’affiche de l’exposition, entre les bâches et les panneaux encore en cours d’installation, Constance Rivière, directrice générale du Palais de la Porte Dorée, pose d’emblée le sujet : cette exposition est politique. « Une résistance joyeuse à l’air du temps », dit-elle.
L’idée de l’expo, c’était de marquer les vingt ans d’Indigènes. Entre-temps, le maire d’extrême droite d’Elne, près de Perpignan, a débaptisé le cinéma municipal qui portait depuis vingt ans le nom de René Vautier, cinéaste militant très présent dans l’exposition, et pour cause. Constance Rivière évoque aussi un candidat à la présidentielle de 2027 qui a dit n’en avoir « rien à foutre » du 17 octobre 1961. Plutôt que de contester les récits qu’on nous sert, la directrice veut « en porter d’autres ».
Sur les textes aux murs, de petits post-it signalent encore les coquilles à corriger. Il en reste pas mal… Le panneau « Un cinéma qui dénonce » attend au sol qu’on l’accroche. On y est presque.

Mektoub ?, le film déclencheur
Les commissaires Clémentine Deroudille et Lucile Humbert Beldjoudi nous racontent comment elles ont conçue l’expo en trois temps, trois générations : « Exils et contrechamps » (1960-1980), « Révélations et premier plan » (1980-2000) et « Circulations et réinventions » (depuis 2000). Elles nous font naviguer entre extraits de films, archives télévisées, affiches, coupures de presse, objets et textes de cinéastes, sans jamais perdre le fil. Les cinéastes, actrices et acteurs avec qui elles ont travaillé n’ont jamais voulu être assignés à une identité : ce qu’ils racontent, disent-elles, c’est une histoire française. Mais en préparant l’exposition, beaucoup ont retrouvé le sens d’une histoire et d’une généalogie.
Dans une petite salle aux fauteuils bleus encore emballés de plastique défilent des toits de tôle et des cordes à linge. Ce sont parmi les premières images des bidonvilles de Nanterre, tirées de Mektoub ?, d’Ali Ghanem. À côté, une photo de Monique Hervo montre trois enfants hilares sur un seul vélo, au bidonville de La Folie, en 1962.
C’est en voyant Mektoub ? que Mehdi Charef s’est dit qu’il pourrait faire du cinéma, et Rachid Bouchareb y a compris que « le cinéma est possible pour nous ». Le film est passé aux Dossiers de l’écran amputé d’une partie de ses images. Sa musique est signée Michel Berger, tout jeune à l’époque.
Les commissaires parlent d’une « expo archéologie ». Quelques pièces viennent de la Cinémathèque française et des Archives nationales, mais l’essentiel a été prêté par les cinéastes, quand ils avaient gardé quelque chose. La réponse revenait souvent : « J’ai vidé ma cave. » Certains, comme Rabah Ameur-Zaïmeche, se sont d’abord montrés méfiants, parce que « personne ne s’est jamais intéressé à nos archives ».

Le dimanche matin sur FR3
Dans un coin, quatre téléviseurs Sony empilés diffusent des extraits de Mosaïque, l’émission diffusée chaque dimanche matin sur FR3, de la fin des années 1970 à 1987. Pendant quinez ans, c’est l’un des rares endroits où les immigrés, maghrébins pour beaucoup, se voient et s’entendent à la télévision. Avec une audience nationale. Sur l’écran, un jeune homme raconte ses débuts « dans les cabarets, les petites salles obscures, le soir ».
Au mur, deux couvertures de la même année 1983 se font face : Le Nouvel Observateur titre un sarcastique « Ces immigrés qui bouffent notre pain », tandis que Première célèbre « Adjani la magnifique ». Un peu plus loin, deux archives de l’INA montrent Mehdi Charef reçu à Apostrophes en 1983 pour son premier roman, Le Thé au harem d’Archi Ahmed, puis, trois ans plus tard, sur la scène des César pour son adaptation au cinéma. Il vient d’apprendre qu’il est récompensé et, au pupitre, semble ne plus savoir où il est. Abasourdi, il égrène quelques mots, quelques lieux, parle de la gare d’arrivée, de la gare d’Austerlitz. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. C’est l’extrait le plus bouleversant de l’exposition.

Des Bosquets au Comedy Club
Un ami de Clémentine Deroudille lui demandait le lien entre Jamel Debbouze et le réalisateur de Wesh Wesh, Rabah Ameur-Zaïmeche. « Toute l’exposition est sur cette question-là. » D’un côté, le réalisateur a dessiné au feutre une carte de la cité des Bosquets, à Montfermeil, un vrai travail d’urbaniste. On y voit les lieux de rencontre, et une cage d’escalier devenue place de village. De l’autre, une silhouette géante de Jamel Debbouze, en équilibre sur une jambe, rappelle qu’il a créé en 2008 son Comedy Club à Paris. La mise en perspective avec Smaïn n’est pas qu’un résumé historique. On voir une vidéo du jeune Debbouze en adoration devant Smaïn.
L’exposition revient aussi sur Indigènes, de Rachid Bouchareb, gros morceau du parcours. Sous l’affiche sont accrochés les diplômes du prix d’interprétation masculine reçu à Cannes par la troupe et le César du meilleur scénario remis en 2007 à Rachid Bouchareb et Olivier Lorelle. Constance Rivière parle d’un film « triste, douloureux », puis du moment où les acteurs se sont mis à chanter ensemble lors de la cérémonie : « Ils se réapproprient l’histoire et en font quelque chose de puissant, de joyeux. »
L’exposition est dédiée à Mehdi Charef. « On a besoin de vous pour que les jeunes viennent la voir massivement », lance Constance Rivière. Pour eux, l’entrée est gratuite jusqu’à 18 ans et pour les moins de 26 ans de l’Union européenne, comme pour tout le monde le premier dimanche du mois.

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