En octobre, je nage encore dans un étang de Rambouillet (et je guette la musaraigne)

Après nous avoir fait écouter le brame du cerf, le journaliste britannique John Laurenson poursuit sa Chronique d’un campagnard du Grand Paris depuis l’orée de la forêt de Rambouillet, où il vit. Cette fois, il nous emmène dans un étang caché sous les chênes, où il a pris l’habitude de nager pendant la canicule. En octobre, il n’a toujours pas arrêté et il se réjouit du froid qui vient enfin.

À l’eau, même en octobre

Octobre est le mois où nager en eau sauvage commence à ressembler moins à la baignade qu’à la cryothérapie. Mais me baigner dans cet étang est devenu une habitude pendant l’été caniculaire, et j’ai toujours du mal à me défaire de mes habitudes, même les bonnes.

J’avance en maillot vers l’eau. Sous mes pieds : de l’herbe, des feuilles, des glands. Je suis seul au milieu de la forêt. Le seul humain, en tout cas. Un pied dans l’eau. Un deuxième. Les jours froids comme celui-ci (9 degrés ce matin), je suis content de ne pas en avoir davantage.

Je fais quelques pas dans l’eau. De la glaise au début, qui remonte de façon intéressante entre les doigts de pied ; des feuilles mortes par la suite, puis une branche. Je commence à bien la connaître, cette branche. C’est là que je me lance. Les oiseaux doivent tourner la tête, les rongeurs venir au seuil de leurs trous pour voir ce mammifère lourd qui se met à l’eau.

Je glisse à coups de brasse vers le milieu de l’étang. La surface est parfaitement plate et parsemée de feuilles de chêne. J’ai l’impression d’avancer dans un archipel de petites îles. Les mains et les pieds sont comme allumés par le froid, mais ce n’est pas forcément désagréable. C’est un peu une question de point de vue. L’eau est kaki et opaque. Sauf devant mes bras, où elle est couleur sirop de citron. Arrivé presque à la rive d’en face, je tourne devant une touffe de feuilles d’iris d’eau et me mets sur le dos pour nager.

Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson
Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson

La musaraigne de la mort

Quand j’ai commencé à me baigner ici, je pensais beaucoup aux dangers. L’étang de Hollande, pas loin de là et aménagé pour la baignade, est souvent fermé à cause des cyanobactéries. J’avais aussi un peu peur des vipères. Il y a peu de passage humain à mon étang, mais quand ça arrive, les gens me préviennent presque toujours d’un risque. Et chacun en apporte un nouveau… réel ou imaginé, mais toujours, jusqu’à preuve du contraire, exagéré. Algues toxiques et morsures de rat. Hameçons laissés par des pêcheurs. Choc thermique provoquant une crise cardiaque. Et, la dernière en date : la musaraigne aquatique.

La dame qui m’a raconté cette terreur est formelle. C’est une bête solitaire et agressive. À pattes palmées. Bien plus longue que sa cousine terrienne. Quand elle attaque, elle vous mord tout en vous crachant du venin dans le sang. La dame l’a vue mordre son chien. Il était allé l’embêter dans les branches tombées dans l’eau où elle habite. La musaraigne, pas la dame. Depuis, je contourne largement ces branches. Et quand un gland tombe dans l’eau, je me demande : « C’est elle ? »

« La peau est très, très froide. Si elle savait chanter, elle serait une cantatrice d’opéra. »

Un martin-pêcheur en Canadair

En attendant mon rendez-vous avec la musaraigne de la mort, je vois plein de bêtes belles et paisibles. Des libellules et des gerris, qui patinent à la surface de l’eau. Un martin-pêcheur. J’ai vu pour la première fois cette petite comète bleue alors que je me baignais ici avec mes fils. Depuis, je l’ai vu faire du surplace comme un faucon crécerelle, juste au-dessus de l’eau. Une autre fois, il a filé à la surface de l’étang, un peu à la manière d’un Canadair.

Il a bien raison, d’ailleurs : l’étang est plein de poissons. Des brochets, et surtout des carpes. Au moins deux d’entre elles sont longues comme mon avant-bras. Quand je suis dans l’eau, elles ne m’approchent pas. Enfin, je ne crois pas. L’eau est trop opaque pour en être sûr. Mais je les vois souvent quand je suis sur le bord, là où j’ai établi mon bureau d’été. Elles sont comme des ombres sous l’eau. Elles glissent doucement. Et parfois, à la fin de la journée, elles sautent pour attraper des insectes.

Nageant sur le dos, j’ai le ciel plein les yeux. Je ne l’ai jamais autant regardé que depuis que je me baigne ici. Des bleus joyeux et confiants jusqu’aux gris graves et renfrognés. Je vois parfois une buse, devenue minuscule virgule tellement elle est montée haut. Ou un avion qui avance à peine plus vite que moi, laissant sa traînée de vapeur blanche que je suis comme une ligne sur un plafond de piscine.

En été, le soleil chauffe la surface de l’eau alors que le fond reste froid. Avec mes battements de bras et de jambes, tout est chamboulé sans que le chaud et le froid se mélangent tout de suite. Sur chaque parcelle de peau, ça picote de froid et de chaud. C’est très surprenant. Et vivifiant comme une fontaine un jour de canicule.

Mais là, ce sont des distractions de l’été. Aujourd’hui, le froid m’entoure la tête comme un casque de glace. Je ne reste pas une minute sur le dos avant de revenir à la brasse.

Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson
Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson

Les soucis restent au bord

Le bord. J’y suis presque. J’ai à nouveau pied. J’émerge. La peau est très, très froide. Si elle savait chanter, elle serait une cantatrice d’opéra. Mais curieusement, je n’ai pas froid. Je ne claque pas des dents. La chaleur remonte de l’intérieur et réchauffe tout le corps. Avec elle vient un contentement. Les soucis que j’avais laissés avec mes affaires, je ne sais pas où ils sont passés. Je les retrouverai plus tard, sans doute. Mais là, c’est chaque fois pareil : je suis saisi d’un bonheur irrésistible.

Chronique d’un campagnard du Grand Paris. Épisode précédent : Le brame du cerf, « death metal » des forêts du Grand Paris.

Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson
Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson

Lire aussi : Le brame du cerf, « death metal » des forêts du Grand Paris

Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson
Baignade dans un étang de la forêt de Rambouillet. Photo John Laurenson

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