Société

Sous les pavés, le maraîchage

On connaissait déjà les rats des villes et les rats des champs. Place maintenant aux paysans des villes et aux paysans des champs dans le 93.

Ils cultivent 80 m2 de friches urbaines aux abords d’une cité à la réputation sulfureuse, en plein cœur de Saint-Denis (93), tout près du Stade de France. Ils maintiennent un troupeau de 50 moutons (bientôt le double) qu’ils font paitre à la fac de Villetaneuse et dans une base militaire de la région. Ces paysans d’un nouveau genre, qui parlent autant d’agriculture que d’urbanisme, pourraient faire sourire. Et pourtant… Explications de Guillaume Leterrier, membre de l’association Clinamen, au cours d’une séance de tutorage de plants de tomates.

On va commencer par le début : qui êtes-vous ?

Guillaume LETERRIER : Nous sommes une association de paysagistes, d’architectes, de travailleurs sociaux, de géographes, d’ostéopathes… réunis par l’envie d’utiliser une activité vieille comme l’humanité, l’agriculture, pour faire des expériences dans la ville. Comme par exemple, la création d’un troupeau de moutons itinérant, ou ce maraîchage dans un quartier populaire.

On a tous des boulots par ailleurs, et sur notre temps libre, on fait de l’agriculture urbaine.

C’est quoi votre idée ?

Nous voulons redonner une dimension vivrière aux espaces verts urbains. Concrètement, l’idée c’est d’introduire l’agriculture dans les dents creuses de la ville, toutes ces zones intermédiaires, espaces verts municipaux, lieux abandonnés, friches… 

Il y a dix ans, tu parlais d’agriculture urbaine, tu passais pour un fou. Pourtant, faire pousser des légumes dans la ville, ça marche partout dans le monde. Regarde l’Afrique, les villes d’Amérique Latine, les toits de Chicago, les expériences allemandes.

Et pourquoi faire cela ici, dans une cité populaire du 93 ?

On cherche à y développer un système de jardins collectifs, pour que les gens participent, mais aussi nous transmettent leur savoir vernaculaire – pour la plupart, ils viennent de pays avec de fortes traditions paysannes (Maghreb, péninsule ibérique, etc.) Donc on a beaucoup à apprendre d’eux.

Le principe est simple, en saison pleine (mars > octobre, NDLR] on bosse sur la parcelle tous les mardis et vendredis de 16h à 18 h. Vient qui veut ; on travaille ensemble, on échange et on partage le fruit du labeur commun. Il s’agit donc de tisser du lien social, comme on dit.

Il y a aussi une dimension économique…

Bien sûr. 40 m2 de maraichage selon notre méthode, cela permet de produire les légumes pour 6 à 8 personnes, pendant toute la saison pleine. Dans un quartier populaire, où beaucoup vivent avec les minima sociaux, cela a du sens ; l’agriculture urbaine est un « tampon » économique très prometteur.

Et puis vous êtes aussi une cellule de recherche !

On applique, de manière assez libre, les théories de la permaculture, qui permettent de cultiver avec des méthodes bio mais dans un environnement urbain hyper pollué, dans un espace hyper confiné et pas prévu pour ça.

Ça marche bien ?

Pour l’instant, pour la partie sociale, le bilan est contrasté parce que les habitants ne s’impliquent pas encore assez. Ceci étant dit, nous sommes acceptés dans le quartier, et notre petit jardin maraîcher est clairement protégé par les habitants. Sur un plan plus « scientifique », nous apprenons beaucoup en observant l’adaptation des plantes au milieu urbain.

Et vos plans pour l’avenir ?

A terme, ici, nous voulons passer le relais aux gens du quartier, les accompagner autrement, pour lancer de nouvelles initiatives ailleurs. C’est la logique de notre démarche : initier, transmettre, recommencer ailleurs. Et nous avons déjà des projets qui viendront s’ajouter à ceux que nous avons déjà en cours, comme produire du vin à Villetaneuse. On prépare la plantation des pieds de vignes d’ici à 2016.