Culture

Jamais trop tard pour faire Carrière

Gournay-sur-Marne: Connaissez-vous le peintre Eugène Carrière ? Damned ! Voici une injustice qu'il nous faut s'empresser de réparer ! Allez hop, direction... une ancienne maison de repos pour pensionnaires de maisons closes.

Un simple petit pavillon 1880 pour un petit peintre mort en 1906 ? C’est ce que pourrait penser un esprit pressé à la découverte du musée Eugène Carrière de Gournay-sur-Marne (93). Mais, après une visite (guidée) passionnante, l’évidence nous a réjouis : nous tenons  là un musée en devenir pour un grand peintre en voie de réhabilitation.

Abordons la bio du peintre pas encore réhabilité : il eut pour ami Rodin et pour disciple Matisse, a bousculé les codes de la peinture et de sa transmission, a ouvert son atelier aux femmes et a été un des rares artistes à soutenir Dreyfus. Ce qui fait déjà beaucoup.  Mais c’est bien sûr pour sa peinture que les Japonais et les Nord-américains l’admirent. Hélas, comme depuis sa disgrâce posthume des années 1920, la cote commerciale d’Eugène Carrière est restée faible (5 zéros de moins que Cézanne ou Picasso), en France, il semble moins beau…

Maison close puis salle de classe

Quant au musée… ancien hôtel de repos pour pensionnaires de maisons closes parisiennes, dans l’entre-deux guerres, puis lieu de rapatriement d’enfants déportés au lendemain de la seconde, avant de devenir salle de classe et enfin local municipal, il exhale ce charme désuet des lieux sans âge, pas très beau mais finalement attachants. Pourquoi ? Justement, parce que désuet. 

Star Académie

Alors qu’est ce qui rend attachante cette exposition autour de l’atelier de Carrière – dont soit dit en passant, on ne verra pas une seule œuvre ? Dans 5 petites salles on découvre des photos, des esquisses, des huiles, des pastels, des lithographies d’anciens élèves de Carrière. Celui-ci avait créé une académie ouverte à tous, femmes et désargentés compris. Pas mal de tableaux de dames, donc. Des œuvres de futures « stars » de la toile (Derain, Matisse). Des inconnus, aussi. Tous, conjoints, rendent silencieusement hommage à la rigueur et à l’éclectisme de leur ancien professeur.

Faire Carrière

L’intelligence chaleureuse et la précision des commentaires de notre guide du jour, Sylvie Le Gatiet, nous ont fait gouter plus qu’une œuvre, plus qu’une biographie : une époque et un esprit.

Nous croisons maintenant les doigts pour que l’association des Amis d’Eugène Carrière, qui anime le musée, reçoive le nécessaire coup de pouce des grands musées parisiens (95 tableaux de Carrière dorment à Orsay, quand seuls 3 ou 4 y sont exposés…) et que quelques mécènes financent vite fait l’aménagement du pavillon en musée moderne (les plans sont déjà dessinés). Ce jour-là, Sylvie Le Gatiet et ses amis auront gagné leur pari. On a vraiment envie que cela arrive.