Culture

E = M C215

Saclay : Si on vous dit qu'il y a des bombes au Commissariat à l'énergie atomique sur le plateau de Saclay, vous avez déjà en tête Enola Gay et tutti quanti. Sauf que là, il s'agit de bombes de peinture maniées de mains de maître par le street artist C215.

Il faut imaginer une Silicon Valley à la française : des milliers de scientifiques travaillant sur la recherche fondamentale en nucléaire, physique, astrophysique… Sauf que nous ne sommes pas en Californie mais au milieu des champs, dans l’Essonne (91). Plus précisément devant l’une des machines à café du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) situé à Saclay.

C’est au cœur de ce site ultra-protégé, devant une boisson au goût… atomique, que nous retrouvons C215. De son vrai nom Christian Guémy, il est une des principales figures du street art en France et ses portraits colorés, empreints d’une douce poésie, sont connus dans le monde entier.

C 215 apportait les derniers coups de peinture à une exposition peu banale : un hommage aux grandes figures scientifiques de la recherche, depuis l’italien Toricelli jusqu’aux derniers prix Nobels français, Monod et Charpak. Le tout sur les murs d’un centre de recherche entouré de barbelés, fermé au public…

C215, street artist de Vitry sur Seine, et le commissariat à l’Energie Atomique, c’est un peu le mariage de la carpe et du lapin, non ?

Je ne sais pas qui serait la carpe, et qui le lapin (rires)… mais une chose est certaine, je me suis senti très bien ici, à peindre dans un endroit unique, qui n’est pas habitué à ce que la culture pénètre. Cela avait vraiment du sens de peindre ces portraits-là, sur ces bâtiments-là, au profit du personnel du CEA.

Pourtant, quand en 2012 un ami qui travaille ici m’a parlé pour la première fois du CEA, jétais très sceptique : peindre ici, dans un lieu fermé et marqué par l’empreinte du nucléaire… J’ai tout de même visité le site, je l’ai trouvé extraordinaire et cela m’a donné envie d’essayer,

Pourtant le projet originel ne m’a pas du tout plu : ils voulaient me faire peindre des fresques décoratives, ce que j’ai trouvé trop classique. Du coup, on a discuté et de là est né l’idée de peindre au gré de mes envies et de l’inspiration de petits portraits sur les murs, à l’intérieur comme à l’extérieur. Et d’intervenir sur des objets scientifiques usagés, marqués par le temps, que j’ai récoltés dans les différentes directions scientifiques [ces objets seront exposés au CNAM à partir de janvier 2015, NDLR].

Vous avez une « actualité » importante ces temps-ci, entre votre expo « Douce France », achevée le 4 juillet et cette intervention au CEA de Saclay, en attendant l’expo du CNAM en janvier 2015…

Oui c’est vrai. Mais pour être franc, ces derniers temps j’ai fini par… en avoir marre du street art. Avec la Tour 13, In Situ à Aubervilliers, la Tour Pleyel à Saint-Denis, on voit se multiplier les événements street art médiatiques. On y déroule des line up d’artistes très spectaculaires, mais on voit bien que tout cela risque de se répéter.

Ici, à Saclay, j’ai trouvé la bonne distance par rapport à tout ça. Parce que le street art ça vient de la rue, c’est un art fait dans la rue, qui s’en inspire, et s’adresse aux gens ordinaires, dans leur quotidien. Même s’ils sont un peu hors de l’ordinaire, ici. Mais c’est une communauté à part entière, qui a super bien accueilli mon travail.  

Est-ce que vous n’êtes pas en train de regretter les « temps héroïques » du street art, maintenant qu’il est reconnu par presque tout le monde ?

Effectivement, j’ai été pionnier. Au début, personne ne nous soutenait, on peignait la nuit… Aujourd’hui les jeunes artistes n’ont plus tous ces problèmes, et tant mieux pour eux.

Mais avec la reconnaissance vient la banalisation. Et ça, c’est un danger. Aujourd’hui, tu vas dans la rue, et tu vois partout les mêmes œuvres, et tu te demandes à quoi ça rime. C’est comme sur internet, tu vois les mêmes photos des mêmes trucs, reproduites à des milliers d’exemplaires… ce n’est pas pour cela que je peins.

Dans ce cas, qu’est ce qui vous motive ?

J’ai trois moteurs : l’utilité sociale, la pédagogie, l’engagement politique. S’ils sont là, tout va bien. Par exemple, je prépare avec Christiane Taubira, dont je me sens très proche, un projet d’ateliers dans les prisons françaises. Autrement, je peins dans ma ville, Vitry sur Seine, depuis des années. Ca, ça a du sens. Ou encore ici, pour les scientifiques du CEA. Ici, j’ai peint dans les mêmes conditions que dans la rue, avec un temps limité, une grosse production à réaliser – dans des conditions de spontanéité absolue. C’est ça, le genre de senstation que je recherche.