Culture

Dessine-moi la banlieue

Festival d'Angoulême. Depuis 1982, le dessinateurTito s’adresse aux jeunes à travers «Tendre banlieue», une série BD loin des clichés des cités et portée par quelques sujets universellement partagés par les ados de la planète. Interview.

Comment est née « Tendre banlieue » ?

Tito : J’avais 23 ans quand ma première BD est parue. En fait, j’ai débarqué d’Espagne à 6 ans et me suis installé avec mes parents dans les Hauts-de-Seine à Issy-les-Moulineaux et depuis, je n’ai pas quitté ce département. J’ai commencé à faire de la BD par passion. Je ne parlais pas français et j’ai appris la langue de Molière grâce aux BD de la bibliothèque de ma ville. Quand des dirigeants d’Okapi ont découvert mon travail à travers les séries « Jaunes » et « Soledad » (séries plutôt historiques et politiques, ndlr), ils ont aimé le fait que je m’inspire de la réalité. Ils m’ont alors demandé de créer une série pour ados. Moi qui avait une étiquette plutôt adulte, c’était un peu un défi pour moi de faire une BD tous publics.

Pourquoi avoir choisi Châtenay-Malabry comme décor à vos aventures ?

A l’époque, j’habitais Châtenay-Malabry (92), et puisque pour Soledad, je m’inspirais de mon petit village espagnol, pourquoi ne pas choisir mon décor quotidien pour cette série ? J’ai donc opté pour Châtenay uniquement par commodité : c’était là où je vivais. Et puis, cette ville m’offrait les trois décors possibles de la banlieue : quelques tours, qui, certes, ne sont pas légion dans cette ville, mais aussi et surtout la cité-jardin de « La butte rouge » et les quartiers pavillonnaires du vieux Châtenay avec maisons en meulière et ruelles étroites pour le côté vieille ville. J’avais tous les aspects des banlieues qu’on pouvait trouver un peu partout, l’occasion pour moi d’y installer mes personnages et d’adapter mes thématiques à ces décors. Concernant le quartier de La Butte Rouge, j’y ai habité et c’est un décor particulier que l’on ne trouve nulle part ailleurs : c’est d’ailleurs une cité-jardin désormais classée et qui dénote par rapport aux représentations que l’on peut se faire des HLM de banlieue.

Quelle fut la réaction d’Okapi lorsque vous avez proposé d’implanter cette histoire dans cette banlieue ?

Les dirigeants du journal ont été très bienveillants avec moi alors que j’avais l’intention d’aborder des sujets délicats. Ils avaient tout de même un cahier des charges et souhaitaient une histoire où l’identification des jeunes était possible. Pour le premier épisode (« Virginie »), j’avais choisi de parler du quotidien d’une jeune femme sourde. Et tous les lecteurs d’Okapi ne sont évidemment pas concernés par ce sujet… Quelle surprise de voir que du jour au lendemain, les lettres ont afflué à la rédaction d’Okapi, les lecteurs s’adressaient à moi comme à un grand frère, me demandant des conseils. J’ai très vite compris que j’avais une grande responsabilité face à eux.

Les ados de banlieue se sont-ils tout spécialement reconnus dans vos histoires ?

En fait, le lieu où se déroulent mes fictions est assez anecdotique. Lorsque j’ai commencé la série, je suis allé à la rencontre des jeunes de mon quartier et les écouter a peut-être aidé à leur identification à la série. Les ados ne trichent pas : ils savent me dire tout de suite si ce que je raconte est crédible ou non. J’ai besoin de me nourrir de ce réel. Mais ce n’est pas pour autant que j’abandonne la fiction. Je crois que les sujets que j’aborde dans la série peuvent parler à tout le monde. J’ai été très surpris du succès de la série au Québec par exemple car la banlieue, là-bas, n’a pas du tout la même connotation négative et est réservée aux populations aisées.

Y a-t-il un grand écart entre ces ados de banlieue et ceux de la capitale ?

C’est difficile à dire, j’ai toujours vécu en banlieue ! Mais je ne crois pas que les jeunes soient si différents. Ce qui m’a toujours agacé, c’est le discours des médias qui choisissent plus facilement une image négative de la banlieue avec des voitures qui brûlent plutôt que de montrer le quotidien réel des gens qui y habitent. Il existe des quartiers de Paris où l’insécurité est aussi grande qu’en banlieue. Ce qui rend les gens malheureux c’est le fait de ne pas avoir de travail et de ne pas avoir de qualité de vie : on a vite fait de rendre cette banlieue responsable, comme si elle était la cause des malheurs des gens, mais c’est plus complexe que cela. Après, il ne faut pas être dupe non plus, certaines banlieues sont infiniment plus agréables que d’autres évidemment. J’aurais pu choisir de vivre à Paris mais j’ai toujours eu besoin de me sentir proche de la nature. Et la banlieue sud permet tout à fait cela. A Châtenay, entre le parc de Sceaux, la Vallée aux loups, le domaine de Châteaubriand et la Coulée verte (langue de nature qui recouvre le tronçon emprunté par le TGV, ndlr), les coins de verdure ne manquent pas.

Depuis le début de la série (en 1982), avez-vous remarqué une évolution dans le discours des médias autour de la banlieue ?

Elle est très lente mais va dans le bon sens. Dans certaines émissions télé de qualité, je remarque que peu à peu, on y traite de trajectoires personnelles réussies. Et puis, il existe quelques initiatives comme celles d’Enlarge your Paris, c’est positif !

Dans vos interviews, vous avez souvent parlé d’une certaine « tendresse en banlieue ». Que voulez-vous dire par là ?

Lorsque j’ai appelé ma BD « Tendre banlieue », ce n’était pas évident à accepter pour les médias qui n’imaginaient pas mettre ces deux mots l’un à côté de l’autre et pas non plus simple pour des Parisiens qui ne comprenaient pas trop pourquoi on pouvait s’attacher à la banlieue.

Dans la banlieue où je vis, au Plessis-Robinson (92), il existe beaucoup d’associations culturelles qui proposent des activités pour les jeunes ou des prix avantageux dans les cinémas qui font l’effort de mettre en place des thématiques, des débats… Cette vie associative m’est très agréable. On y rencontre une foultitude de gens différents et parfois même des lecteurs de Tendre banlieue, désormais adultes et restés attachés à cette série. Ils restent souvent très fiers de voir leur ville immortalisée dans cette série. Je ne les reconnais pas forcément, on change entre 15 et 35 ans ! Mais eux, se souviennent de cette période et c’est très touchant. J’ai également gardé des contacts avec certaines personnes qui m’avaient alors aidé dans mes repérages, je ne sais pas si cela aurait été possible dans une grande métropole. Mais ne vous y trompez pas, je ne vis pas non plus dans un monde idéalisé : je n’essaye pas de faire de la surenchère dans la douceur pour idéaliser la banlieue : j’ai traité dans cette série du sida, de la drogue, de l’isolement des jeunes homosexuels…

D’ailleurs vos dessins sont très réalistes…

Oui, c’est ce qui définit mon travail. Chacun des albums de Tendre banlieue m’a pris une bonne année de travail, entre le moment où je rencontre les jeunes qui vont me servir de modèles, ou lorsque je repère les quartiers qui vont me servir de décor et le coup de pinceau final. J’ai reçu une formation très classique, je désirais au départ m’orienter vers la publicité. J’ai donc appris à dessiner selon l’anatomie des modèles. J’ai eu la chance de me faire accepter dans les collèges et auprès des jeunes afin de pouvoir  prendre quelques photos de ces jeunes et de leur environnement pour ensuite mieux les reproduire. D’autre part, je privilégie désormais la couleur directe au travail sur ordinateur, même si je ne suis pas contre cet outil ! Cela participe peut-être à cette impression de réalisme…

Vous avez d’autres projets pour Tendre banlieue ?

Je ne ferme pas la porte… Mais dernièrement je me suis plongé dans un tout autre projet, qui s’intéresse toujours à l’adolescence à travers la vie de « compagnons du devoir » avec l’album « Compagnons – nouveau départ ». Cette fois, je m’occupe uniquement du scénario, le jeune dessinateur Manuel Lieffroy est aux pinceaux. C’est une belle expérience, d’autant plus que comme avec mes jeunes de Tendre banlieue, cela a trait également à la transmission.

A propos de transmission, si vous deviez inciter les parisiens à passer le périph’, vous leur conseilleriez quoi ?

Je n’en ai aucune idée ! Mais ce que je constate depuis que j’habite en banlieue, c’est que beaucoup de jeunes couples avec enfants sont poussés par souci économique à venir habiter près de chez moi, et finalement, ils n’y sont pas si mal. Certains parisiens imaginent toujours que banlieue rime avec cités dangereuses. Bien entendu, je ne veux pas militer comme un aveugle pour la banlieue, je suis bien conscient qu’il y a des problèmes partout. Mais il y a aussi une multitude de banlieue. Et oui, il est possible d’être heureux au delà du périph’ !