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[THÉÂTRE] Plongée dans les abîmes de l’ex-URSS

| Saint-Denis

Grand témoin du XXe siècle, notamment de la machine à broyer soviétique, le romancier russe Vassili Grossman est depuis quelques années porté au théâtre. C'est le cas à Saint-Denis jusqu'à dimanche avec "Tout Passe", son testament spirituel, mi-récit mi-essai, qu'il termina sur son lit de mort.

Tout passe / DR

« Un détenu intelligent, qui avait été fonctionnaire du Parti, avait lié conversation avec Ivan Grigorievitch : « Quand on abat la forêt, les copeaux volent, mais la vérité du Parti reste la vérité, elle est au-dessus de mon malheur ». Et, se désignant lui-même, il avait ajouté : « Je suis un de ces copeaux. » Il s’était troublé lorsque Ivan Grigorievitch lui avait répliqué : « Mais justement, le malheur c’est qu’on abatte la forêt. Pourquoi abattre la forêt ? » 

Une heure trente s’écoule ainsi, un peu plus sans doute, à écouter Jean Varéla (formidable !) dérouler seul sur scène la litanie de Tout passe, de Vassili Grossman.  Tout Passe, ou le récit de la vie d’Ivan Grigorievitch, un soviétique libéré du Goulag  au lendemain de la mort de Staline. Il y a passé trente ans, qu’il raconte en un flot magnifique, parfois touffu, toujours juste et touchant. Il témoigne aussi, au-delà de son propre malheur, de l’extermination des paysans ukrainiens, de la Grande Famine et de la terreur stalinienne : 

« La violence. De la sphère matérielle elle passe dans la religiosité. La violence de cette guerre s’exerce tantôt sur les gens de couleur, tantôt sur les artistes, les écrivains… Mais d’une manière générale, la quantité de violence sur la terre reste la même. Les penseurs prennent le chaos de ses métamorphoses pour de l’évolution et ils en recherchent les lois mais le chaos ne connait pas de lois, pas de sens, d’évolution, de but. Tu sais je suis allongé sur le bas-flanc. Dans mes haillons de prisonnier. Ce qu’il y a de plus vivant en moi, moi qui suis à moitié mort, c’est ma foi. » 

Le récit d’un grand témoin du XXe siècle

Tout Passe  est le dernier roman de Vassili Grossman, immense auteur qui a traversé l’inénarrable tragédie du XXe siècle et qui, atteint du cancer, trouve encore la force de transmettre son expérience et son espérance par la littérature. Et quelle expérience ! Vassili Grossman a été présent sur tous les fronts. Jeune journaliste, il couvrit la Grande Guerre et les batailles contre les nazis – notamment à Stalingrad. Pétris d’idéologie, ses articles n’en sont pas moins de magnifiques reportages. Et la preuve d’un indéniable courage physique. Après la guerre, leur publication établira la réputation de Grossman, en fera un héros communiste et un apparatchik.  

La Seconde Guerre mondiale le touche toutefois dans sa chair, et créé une faille qui aboutira à sa révolte finale : sa mère, parce que Juive, est exterminée par les nazis à Babi Yar. Avec le journaliste et romancier Ilya Ehrenbourg, Vassili Grossman réalise après guerre « Le Livre noir », oeuvre unique de plus de mille pages de récits et de témoignages sur la Shoah en URSS. Il s’agit de conserver la mémoire de l’extermination et de son ampleur, mais aussi de lutter contre un antisémitisme renaissant, y compris en Russie soviétique. Son élaboration est d’ailleurs stoppée en 1948 avec la dissolution du Comité antifasciste juif par un régime stalinien qui glisse de plus en plus ouvertement vers un antisémitisme d’Etat. Grossman ne doit sans doute qu’à la mort inattendue de Staline de ne pas avoir été arrêté, voire exécuté.

Une dénonciation des horreurs de l’Etat soviétique

Grossman se lance dans l’écriture de Tout passe après la saisie du manuscrit de son précédent livre (et chef-d’œuvre) Vie et destin, un roman dénonçant les horreurs et idéologies de son temps et qu’il croit détruit. Brisé par cet épisode, malade d’un cancer, se sachant perdu, Grossman s’applique alors dans Tout passe a révélé les horeurs perpétrées par l’Etat soviétique par une dénonciation implacable des massacres et une description minutieuse des mécanismes de la délation et de la lâcheté. Un travail terrible. Mais en même temps porté par un sens moral aigu, et le refus de juger les hommes. Grossman raconte l’enfer avec simplicité, émotion et sincérité, et sa « leçon » a la force d’une résurrection. 

Sur la forme, son roman est un oratorio – constitué d’éléments épars – avec des chapitres théoriques, des histoires à peine romancées de rescapés du goulag et des témoignages présentés sous forme chorale. C’est une patte littéraire que l’on retrouve dans Le  Livre noir (et aussi dans le travail d’une grande auteure et moraliste russe de notre temps, Svetlana Alexeievitch, Prix Nobel de littérature en 2015).

Comment porter à la scène une telle oeuvre ? Le metteur en scène Patrick Haggiag a du procéder à quelques coupes claires. « Tout passe est un texte hétérogène constitué de récits,  d’essais, de réflexions philosophiques, de témoignages. Nous avons fait beaucoup de coupes dans les chapitres théoriques, notamment ceux consacrés au marxisme léninisme. Le grand chapitre sur la famine en Ukraine, long de trente ou quarante pages, a été réduit. » On passe sans cesse d’un registre à un autre. On entend le chœur des souffrances du Siècle, des damnés. On s’y perd d’ailleurs. Mais sans que jamais, le sens, lui, ne se perde. 

C’est d’ailleurs cela qui a plu à Patrick Haggiag. « Il y a quelques années, après avoir monté ensemble un Beaumarchais, Jean Varéla et moi cherchions à proposer un spectacle où il serait seul en scène. Nous cherchions un texte complexe, dense, très ancré. Le hasard a voulu que je lise « Tout passe », il y a un peu plus de deux ans.  Je me suis dit – c’est impossible, trop long, on va s’ennuyer à mourir. Et pourtant, en lisant Tout Passe, on tombe sur deux phrases, trois séquences, un monologue, et on se dit que vraiment ce texte mérite d’être entendu. Et j’ai pensé que Jean Varéla pouvait l’incarner. Vassili Grossman est un monument, on parle beaucoup de lui et pourtant, si peu de gens ont lu Tout passe.  Je voulais faire entendre ce texte. »  Grâce à Jean Varela, c’est chose magnifiquement faite.

 

« Tout passe » au Théâtre Gérard Philippe, 59 Boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (93). Jusqu’au 19 mars. Tarifs : 6 à 23€. Rencontre avec l’équipe artistique le soir de la dernière, le 19 mars à 17h30. Plus d’infos sur www.theatregerardphilipe.com

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