Société

J’ai passé mon brevet de pilote de moutons dans le 93

Mona, journaliste pour EYP et néo-bergère urbaine / © EYP

Vendredi 2 décembre, 14h, La Courneuve. J’ai rendez-vous avec les bergers urbains de l’association Clinamen pour prendre ma première leçon de conduite aux manettes d’un troupeau de mouton. Après avoir enfilé des chaussettes pure laine fabriquées par mes hôtes (super idée de cadeau de Noël !), c’est aux côtés de Frédéric que je pars avec mon bâton pour piloter une quarantaine de brebis ainsi que Gilou, un gentleman bélier.

 

Do you speak mouton ?

Après un bref apprentissage des sons à utiliser pour guider mes ouailles, sons qui diffèrent si l’on est à l’avant ou à l’arrière du troupeau, nous partons pour trois heures de transhumance à travers le parc Georges-Valbon, une merveille méconnue qui s’étend sur 410 ha (70 ha de plus que Central Park) et cinq communes (La Courneuve, Saint-Denis, Stains, Dugny, Garges-lès-Gonesse). Je ferme la marche et tente de motiver Gilou, vraie tête de mule que je pousse sans relâche car chez les moutons, l’individualisme n’est pas permis.

Les ovins sont tout aussi silencieux que le parc, où la nature semble figée par le froid. En cette saison, mieux vaut être équipée plus chaudement que la bergère de Toy Story si l’on ne veut pas virer Reine des neiges, car la cadence du troupeau est paisible. « L’idée est de ne pas les laisser statiques trop longtemps. C’est meilleur pour la viande s’ils se déplacent en broutant », me glisse toutefois Frédéric entre deux discussions avec les passants. Des joggeurs étonnés s’arrêtent en pleine course, quelques étudiants prennent des selfies et des retraités se réjouissent de partager leur marche routinière avec le troupeau.

Le troupeau de Clinamen au parc Georges-Valbon / © Mona Prudhomme

Le troupeau de Clinamen au parc Georges-Valbon / © Mona Prudhomme

Comme nous avons tout le temps de papoter, j’en profite pour en apprendre davantage sur Clinamen. En plus de concevoir des projets d’agriculture urbaine (potager, poulailler, vigne) et de mettre leur cheptel à disposition pour l’entretien des espaces verts, l’association développe des ateliers ouverts au public : travail de la laine, tannage, fauche des foins (etc.). Il s’agit d’inviter les Grand-Parisiens à découvrir la métropole autrement. « Nous proposons à chaque commune de faire un état des lieux de son potentiel agricole via une étude cartographique que nous appelons « l’Atlas paysan ». Notre but est de relier la ville et la campagne », m’explique un autre membre de Clinamen, le paysagiste Valentin Charlot. « La question est de savoir si aujourd’hui l’on peut vivre de l’agriculture urbaine », témoigne Julie-Lou, ancienne cheffe de chantier devenue elle-aussi  bergère des villes.

Le troupeau de Clinamen au parc Georges-Valbon / © Mona Prudhomme

 

Conduite en ville

Ma première transhumance touche à sa fin et je n’ai égaré aucune brebis, ni même Gilou, en route. On me propose donc d’escorter à nouveau le troupeau mais cette fois, en pleine ville. Rendez-vous est donc pris mercredi 14 décembre. Il s’agit de faire gambader ces dames dans le centre de Saint-Denis. Immédiatement, je remarque qu’il en manque certaines à l’appel. Et pour cause, l’abattoir est passé par là. L’association organise une vente de viande pour les fêtes de fin d’année et il a donc fallu se séparer de quelques pensionnaires. Sentimentale même lorsqu’il s’agit de tuer un insecte, je ravale ma tristesse et profite de cette journée ensoleillée avec les rescapées.

Les brebis, tout aussi à l’aise sur le bitume que dans l’herbe, ne semblent pas du tout affolées par l’agitation alentour. Il est 13h30, le centre de Saint-Denis grouille de monde en cette période de Noël, mais ces citadines, nées en Seine Saint-Denis, sont ici chez elles et déambulent la tête haute. Mercredi étant le jour des enfants, notre balade est ponctuée de cris hystériques et de « c’est mignon mais ça pue ! »

Le troupeau de Clinamen à Saint-Denis / © Mona Prudhomme

Le troupeau de Clinamen à Saint-Denis / © Mona Prudhomme

Prenant un peu confiance en mes capacités de leadeuse, je me place en tête du troupeau et assiste Valentin dans la mission la plus délicate : délimiter le périmètre de marche des brebis, afin que celles-ci ne dérivent pas sur la route, attirées par les voitures. Opération délicate vu la taille de certains bestiaux qu’il faut repousser, mais les ovins restent très dociles. Autre détail à surveiller : empêcher les coquines de dévorer les quignons de pain laissés sur la route, néfastes à leur régime 100% végétal.

Arrivés à la basilique Saint-Denis, nous décidons de faire une pause dans le petit jardin Pierre de Montreuil, qui jouxte l’auguste monument où reposent les rois et reines de France. Après une brève conversation avec un jeune qui s’inquiète de savoir si la fabrication est halal, j’entends un garde municipal appeler son supérieur et demander si les moutons sont autorisés ici. La réponse est négative. Les ovins, tout comme les chiens sans laisse, sont interdits. Nous déplaçons donc le troupeau sur le parvis de la basilique. Le succès est immédiat : les brebis sont les V.I.P des lieux, encerclées par des familles enchantées.

Le troupeau de Clinamen à Saint-Denis / © Mona Prudhomme

Le troupeau de Clinamen au pied de la basilique Saint-Denis / © Mona Prudhomme

Ma formation de bergère urbaine s‘achève. Je suis emplie de bonnes vibes. Observer ces gentilles bêtes suivre le son de ma voix m’a fait autant de bien qu’une séance de méditation. Alors, avis à tous les bergers urbains qui s’ignorent : Clinamen est en quête d’une vingtaine de volontaires pour s’engager à sortir les moutons deux fois par mois. Elle est pas bêêêlle la vie !?

 

Si vous souhaitez guider le troupeau (tous les jours de 10h à 12h ou de 14h à 16h), contactez l’association : clinamencd@gmail.com.

Vous pouvez aussi participer à la construction de la future bergerie de Clinamen dans le parc Georges-Valbon à La Courneuve (93). Rendez-vous tous les samedis de 10h à 17h pour démolir les cloisons, refaire la toiture et concevoir le futur nid douillet du troupeau. Le déjeuner est offert et la bonne humeur garantie !

Et ne manquez pas la vente de viande de Noël les 17 et 18 décembre, au pied de la basilique Saint-Denis.