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Les friches font entrer les villes dans l’ère des squats légaux

Grands Voisins à Paris, Halle Papin à Pantin, Prairie du canal à Bobigny, les friches sont entrées dans le paysage des villes en réinventant le modèle du squat. Consultant auprès de plusieurs de ces lieux alternatifs et intervenant à l'université Paris 1 Panthéon - Sorbonne sur les questions de financement des projets d'urbanisme transitoire, Arnaud Idelon partage sa vision de cette nouvelle donne urbaine.

 

Les Grands Voisins à Paris / DR
La friche des Grands Voisins dans l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris (14e) / © Axel Henry pour Yes We Camp

 

Arnaud Idelon, consultant et intervenant à l’université Paris 1 Panthéon – Sorbonne sur les questions de financement des projets d’urbanisme transitoire

Hier décrié, jaugé par la puissance publique comme fauteur de trouble, terreau fertile du militantisme, le squat trouve aujourd’hui une nouvelle jeunesse avec le phénomène de l’urbanisme dit “transitoire”. Ce modèle d’occupation temporaire conventionné – et donc légal – a le vent en poupe et profite d’une bienveillance récente, tant des collectivités que des grands groupes, pour se substituer peu à peu à son aïeul. La figure mystérieuse et subversive du squat laisse doucement la place à des figures plus lisses : friches, artists run spaces, tiers-lieux… La dédiabolisation de l’alternatif fait son chemin et un climat de confiance s’installe. La puissance publique prend conscience de l’impact positif de ces expériences issues de la société civile. Quant aux propriétaires et aménageurs, ils trouvent dans l’occupation temporaire un moyen de sécuriser et valoriser la vacance de leurs biens. 

De ce jeu in/off naît un climat de confiance entre les acteurs, rapports que contribuent à pacifier des tiers de confiance comme Plateau Urbain, La Belle Friche ou Soukmachines. Conséquence directe de cette pacification, l’apparition de lignes de financement dédiées à l’investissement dans des projets de tiers-lieux. Tiers-lieux qui s’inscrivent également comme fers-de-lance d’ambitieux projets de développement territorial à l’image de “Réinventer Paris” et “Inventons la métropole”.

 

Des palettes qui valent de l’or

On assiste ainsi à la création d’un marché, certes de niche, mais d’une grande vitalité. Résultat, les palettes valent de l’or. En parallèle, les friches se constituent en objets médiatiques. Pas un jour sans qu’un article n’y fasse référence. L’alternatif est au goût du jour et rien n’est plus fancy qu’une belle usine délaissée en petite couronne parisienne. Au risque d’édulcorer le modèle et de le réduire à sa dimension événementielle, point de chute idéal des afterworks et des dimanches en famille. Mais l’enthousiasme actuel pour le sujet et la progressive ruée vers l’or qu’il entraîne ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. L’urbanisme transitoire est un sujet complexe, qui cache des réalités et des contextes très divers et qui est au coeur de tensions.

La première friction est celle qui oppose un certain nombre de pionniers, issus pour la plupart de la scène squat, à des néo-entrants ayant saisi l’opportunité économique. Quand des acteurs récupèrent certains symboles d’une première vague spontanée pour faire les yeux doux au public, à la presse et aux lignes de financement, se pose la question de l’authenticité de la démarche. Là où le squat répond au mal-logement, l’artist-run-space au manque de volumes bon marché, la friche devenue décor ne répond plus qu’à la demande. Le milieu risque gros : ne plus titiller que l’imaginaire d’un public en mal de sensations, d’atmosphères et d’encainaillement homéopathique.

En droite ligne de cette tension née de la duplication de modèles alternatifs par des agents in se pose la question essentielle des instances de légitimation de ces expériences d’urbanisme transitoire. Qui délivre le précieux label ? A partir de quelle définition ? Et surtout, quels sont les risques d’homogénéisation ? La variété est sans doute l’un des éléments les plus flagrants de ces lieux, et c’est cette diversité qu’il s’agit de défendre collectivement au risque d’édulcorer le modèle, de le neutraliser en l’élevant au rang d’icône hype.

A lire : Yes We Camp, le collectif qui plante des arbres au pied des tours de La Défense

Open barbecue à la Halle Papin à Pantin / DR
Open barbecue à la Halle Papin à Pantin (93) / DR

 

Les friches comme remède à l’homogénéité des villes

Les friches sont des espaces hybrides qui, en créant des aires  de sociabilité et de rencontre dans des villes de plus en plus programmées sont une extension du domaine public. Elles sont les lieux par lesquels la ville de demain continuera à fédérer des communautés locales, des parenthèses salvatrices dans une urbanité bien souvent trop homogène. Reconnaître leur quasi mission de service public, c’est aussi leur donner les moyens de la réaliser. Le soutien récent des collectivités pose la question essentielle du positionnement de ces acteurs face à un panel élargi de parties prenantes : promoteurs, acteurs de l’aménagement…

Quand le secteur public trouve dans le tiers-lieu un levier de marketing territorial, et les acteurs de l’immobilier un ressort de valorisation du foncier, de nombreuses questions ne tardent pas à faire surface. La divergence des objectifs peut mener à des jeux de balancier entre la sincérité de la démarche initiale et des inflexions induites par un partenariat mal dosé ou mal explicité. La transparence sur les intérêts poursuivis par chacun doit être un préalable à une relation de confiance. Toujours guettés par la neutralisation de leurs pratiques, ces lieux doivent savoir rester agiles en gardant une nécessaire distance critique face à l’enthousiasme généralisé. C’est à cette condition qu’ils déjoueront le piège tout tracé de l’institutionnalisation : devenir soit un équipement soit un instrument. en misant sur l’éphémère et l’expérimentation permanente. La dynamique de work in progress peut jouer le rôle de garde-fou face à une inertie qui marque aujourd’hui nombre d’institutions culturelles. devenir soit un équipement soit un instrument

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Le Mobilab à Bobigny / © Séquano Aménagement - William Gaye
Le Mobilab à Bobigny (93) / © Séquano Aménagement – William Gaye

 

Un appel à une réflexion collective sur l’avenir des friches

Ces questions appellent moins des réponses définitives qu’une conscience collective des enjeux (requalification urbaine, gentrification, marketing territorial…) auxquels se frottent aujourd’hui ces lieux. S’esquisse la nécessité d’un positionnement éthique des porteurs de projets sur un champ éminemment politique dès lors qu’il a trait à l’espace public et à notre quotidien. Désormais sous le feu des projecteurs, le phénomène des friches culturelles doit faire l’objet d’une réflexion collective si l’on veut qu’il continue à produire du sens.

 

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